L'article

31
octo
2014

Blaise Compaoré : Suicide mode d’emploi

Source : Blog de Vincent Hugeux

Quel gâchis ! Quel final désastreux que celui du long règne de Blaise Compaoré ! L’entêtement suicidaire du chef d’Etat burkinabé déchu a quelque chose de shakespearien, mais aussi d’ubuesque. Son épilogue crépusculaire reflète crûment tous les travers du pouvoir solitaire : autisme, cécité, suffisance. Ajoutons au cocktail dont s’enivrent ceux qui s’arc-boutent sur leur trône deux autres ingrédients toxiques : la peur de devoir répondre un jour de ses méfaits devant la justice, internationale ou pas, et le poids d’un entourage familial et politique qui a tant à perdre au jeu de l’alternance.

La frégate autrefois fringante du « Beau Blaise » cinglait droit sur le récif de l’article 37 -celui-là même qui lui interdisait de briguer un troisième quinquennat d’affilée-, mais rien, ni les clameurs de la foule, ni les raclements de rangers des frères d’armes, ni les objurgations de ses pairs comme de ses aînés, n’aura suffi à infléchir le cap. Au passage, la rengaine si commune en Afrique du mandat de plus, donc du mandat de trop, tient ici de la galéjade. Il ne s’agissait pas, pour l’ancien para, de s’adjuger un troisième tour de manège, mais un sixième. Voyons : il y eu l’intermède kaki jusqu’en 1991, puis deux septennats, suivis de deux baux de cinq années chacun… Le compte y est.

Eloquents coups de semonce, les mutineries du printemps 2011, assorties, déjà, d’émeutes matées dans le sang, auront ébranlé le pacha du rafiot sans l’inciter pour autant à réviser son gouvernail. Pas davantage au demeurant que les défections fracassantes de maints caciques du premier cercle. « J’ai entendu le message, prétendra pourtant le locataire du palais de Kosyam à la faveur d’une étrange allocution télévisée diffusée en fin de soirée. Je l’ai compris et pris la juste mesure des fortes aspirations au changement. » Et d’annoncer la levée d’un état de siège décrété quelques heures plus tôt et sa « disponibilité à ouvrir des pourparlers », en vue de l’instauration d’une phase transitoire « à l’issue de laquelle je transmettrai le pouvoir au président démocratiquement élu. » Baroud d’honneur, chant du cygne ou miraculeuse remise en selle ? Impossible, à l’instant T -1H00du matin- de trancher. Seule certitude à ce stade : si l’ombrageux Mossi refuse de lâcher son sceptre, ses opposants font de sa démission un préalable. Nul doute que l’issue de cette épreuve de force dépendra pour l’essentiel du verdict de la hiérarchie galonnée.

On n’est jamais trahi que par les siens. Un putschiste déboulonné par un coup d’Etat militaire sur fond d’insurrection populaire… Faudrait-il voir là un juste retour des choses ou un terrible raccourci ? Il en va ainsi depuis Matthieu l’évangéliste : ceux qui brandissent le glaive périront par le glaive. Seuls les amnésiques ont oublié que, le 15 octobre 1987, le capitaine Compaoré conquit le pouvoir en treillis de combat, enjambant pour ce faire le cadavre de Thomas Sankara, lui-même parvenu au sommet par les armes. Certes, le protégé du patriarche ivoirien Félix Houphouët-Boigny s’était depuis lors échiné à gommer le sceau d’infamie initial. Avec un bonheur inégal.

Au fil de la décennie écoulée, Compaoré avait réussi une manière de tour de force : troquer l’uniforme du prétorien contre le costume flatteur du médiateur continental. On l’a vu ainsi jouer les Messieurs Bons Offices en Côte d’Ivoire -partition insolite pour celui qui avait tant choyé la rébellion nordiste acharnée à renverser Laurent Gbagbo-, mais aussi au Mali. De même, sans doute avait-il cru que sa rente de situation géopolitique, en lisière du champ de manœuvre de la lutte engagée contre le chapitre saharo-sahélien de la nébuleuse djihadiste, lui vaudrait indulgence plénière. Preuve, s’il en était besoin, que la France n’a rien à gagner à ménager les apprentis-sorciers institutionnels au prétexte que leur loyauté lui serait indispensable. La martingale de la stabilité a trop servi pour n’être pas usée jusqu’à la corde. « Moi ou le chaos », claironnent les satrapes bien élus, mal élus ou pas élus du tout. « Lui et le chaos », répond l’écho.

Quand on songe que certains stratèges en antichambres avaient imaginé exfiltrer l’encombrant allié vers le secrétariat général de la Francophonie. Et que dans un courrier daté du 7 octobre, François Hollande lui promettait, pourvu qu’il consentît à s’effacer, de l’épauler dans sa quête hypothétique d’une prestigieuse sinécure planétaire… Mais il est vrai que Blaise-le-Taiseux pouvait compter sur les bords de Seine sur un influent fan-club, au sein duquel se sont coudoyés le regretté Stéphane Hessel, avocat de la « rectification » révolutionnaire post-sankariste, puis une brochette d’anciens ministres, de diplomates éminents et de hauts-gradés.

Pas sûr que les cohortes des citoyens descendus dans la rue pour faire barrage au dévoiement de la loi fondamentale et que les figures de proue de l’opposition se retrouvent dans la transition qui semble s’amorcer. Transition dont les modalités ont été paraît-il façonnées de concert par un ancien général à la retraite, certes populaire, Kouamé Lougué, et par le chef d’état-major de l’armée, Nabéré Honoré Traoré. Comme il se doit, la junte de Ouaga s’engage à restituer le pouvoir aux civils au terme d’une parenthèse de douze mois. Le leur restituer ? Mais l’ont-ils jamais vraiment exercé au Pays des hommes intègres et des officiers pressés ?



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