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nove
2014

CAN-2015 : entretien avec le Pr. Shanda Tonmè sur le refus du Maroc à organiser la CAN-2015 en Janvier prochain

Source : correspondance de Shanda Tonmè

Implications diplomatiques des remous autour de l’organisation de la prochaine coupe d’Afrique des nations

Frédéric Boungou, Directeur de publication du « Messager » reçoit SHANDA TONME

FB : Shanda Tonme, jusqu’à ce que vous pondez une déclaration au nom de la commission indépendante contre la corruption et la discrimination dont vous êtes le principal médiateur, pour appeler la société civile à soutenir la candidature de Joseph Antoine Bell à la présidence de la FECAFOOT, on ne vous connaissait pas une passion quelconque pour le sport roi des Camerounais. Voici qu’avec tout le tralala autour de l’organisation de la prochaine coupe d’Afrique des nations, certains vont au-delà du sport pour parler crise diplomatique. Est-ce aussi l’avis du spécialiste des relations internationales que vous êtes ?

ST : Je crois franchement qu’il n’est point besoin d’être spécialiste des questions internationales, pour se faire une opinion nette, ne serait-ce qu’au premier degré, du véritable poker auquel nous assistons sur cette affaire. Apparemment c’est terminé pour certains, je veux dire en ce qui concerne le maintien de la coupe aux dates programmées, mais en réalité, Les implications diplomatiques sont immenses, nombreuses et profondes, aussi bien à court qu’à long terme. Ces implications vont se faire sentir et mieux s’exprimer les prochains jours, les prochains mois.

Pouvez-vous être plus explicite ?

En somme, cette affaire réveille de multiples plaies et ravive des dossiers importants, sensibles voire gênants dans le concert des rapports intra-africains. C’est vrai que le commun des mortels aurait du mal à identifier tous les dossiers contentieux qui existent et surtout d’avoir une lecture à peu près conforme de ce qui se dit et s’analyse dans les chancelleries diplomatiques. Cependant, et s’agissant du Maroc, les zones de trouble abondent et les interrogations sur le sens, la constance et la consistance doctrinale de ses relations avec les pays au sud du Sahara réapparaissent au grand jour avec cette affaire.

Mais dites-nous, en quoi le refus du Maroc, c’est à dire sa demande de report de la date de l’événement est-il un si grand problème ?

ST : Tous les spécialistes ne comprennent pas, et auront du mal à percevoir avec clarté, les véritables motivations du royaume chérifien. En effet tout ceci, je veux dire cet ostracisme diplomatico- sportif, arrive au moment où le Roi a déployé des efforts colossaux pour amplifier sa présence au sud du Sahara, aider ses entreprises à prendre pied solidement dans plusieurs secteurs de l’industrie, de la finance, des assurances et de l’aéronautique civile. Rabat est en effet parvenu au cours des dix dernières années, à faire oublier ou à faire passer sous silence, le fait qu’il y a depuis longtemps qu’il ne participe plus aux activités de l’organisation continentale. Je rappelle que le Maroc avait de lui-même suspendu son statut de membre de L’OUA après l’admission de la république Arabe sahra oui, démocratique et populaire, apparaissant ainsi comme un sujet à la marge, un Etat réactionnaire. Le défunt roi Hassan II n’avait pas supporté le discours anticolonialiste et anti impérialiste prépondérant, prééminent, indétrônable et suprême qui l’avait pris à défaut.

A votre avis, quel motif peut avoir guidé les dirigeants marocains  ?

ST : D’abord, laissez de côté cette histoire d’Ebola. C’est un prétexte tout simplement fallacieux et pas du tout sérieux. Vous avez comme moi entendu les analyses des médecins et des sportifs les plus sérieux sur la question. Les choses ne se présentaient pas de façon dramatique, je veux dire de façon à créer un véritable problème de risque de santé publique à grande échelle pour la société marocaine. Ensuite, comment peut-on envisager deux événements sportifs internationaux dans un intervalle d’un mois, en validant l’un comme saint et hors de tout risque sanitaire, et en faisant un black out sur un autre considéré comme un véhicule certain de pollution infecte et de pandémie incontrôlable ? On croit rêver. Un super évènement de football se tiendra en décembre, mêlant surtout des européens, mais la coupe d’Afrique des nations, qui elle mêle surtout des nègres, apportera Ebola. Comment ne pas évoquer des épithètes racistes, des intonations d’un subjectivisme débridé et injurieux ?

Vous évoquez la question raciale, mais ne pensez-vous pas aller trop loin.

ST : C’est justement ce que personne ne voulait, et là où personne ne souhaiter glisser. N’oubliez pas que quoi que l’on dise et fasse, nous avons une histoire sombre et à la limite malheureuse entre l’Afrique du nord dite maghrébine, et l’Afrique au sud du Sahara dite négro africaine. Il faut essayer de comprendre ce qui se passe au nord du Mali, pour en avoir une autre démonstration. L’attitude de la Mauritanie, de l’Algérie, de la Tunisie et du Maroc sur le dossier malien n’a jamais été des plus positives. Ces pays défendent d’autres positons et d’autres intérêts qui intègrent des considérations raciales résultant de la couleur de la peau des protagonistes. Tous les groupes arabo-berbères jouissent de soutiens solides au plus haut niveau de ces pays. Enfin, aux origines des premiers actes esclavagistes, il y a les conquérants venus du nord de l’Afrique, lesquels ont été les précurseurs des attaques et des destructions des empires négro-africains.

Donc selon vous, il y a des soubassements historiques profonds.

ST : Justement, et c’est pour cela, que je ne comprends pas comment le jeune Roi Mohammed VI, après avoir tant travaillé pour corriger un peu ce que son père avait fait, et après avoir remonté l’image et le crédit du Royaume sur le continent, n’a pas compris tous les enjeux. C’est plusieurs années d’efforts et de réussite diplomatiques qui viennent de s’effondrer bêtement. Quand je vous dis que des choses gênantes ressortent à l’occasion de cette affaire, il y a la question du racisme ambiant et quasi chronique. Des attaques racistes sont perpétrées contre des négro-africains au Maroc, parfois en plein jour. Tout récemment encore la presse évoquait le cas d’une jeune Camerounaise qui a été victime d’un viol collectif, et les enquêtes n’avançaient pas.

La lecture d’ensemble que vous faites est plutôt inquiétante non ?

ST : Il importe d’être réaliste, sage, avisé et surtout pragmatique. Puisque vous parlez d’une lecture d’ensemble, je peux vous assurer que le Maroc se fiche éperdument du continent au sud du Sahara avec lequel ses échanges sont nettement en dessous de ce qu’ils sont avec l’Europe et le monde arabe. D’ailleurs, le Royaume se voit plus européen qu’africain, et encore mieux arabe qu’africain. Sa diplomatie dès lors priorise ces deux axes qui d’un pont de vue géopolitique et stratégique, comportent plus de bénéfices, de visibilité et d’influence. Certes, le niveau de développement du Maroc se situe très loin, trop loin même de celui des pays africains au sud du Sahara à l’exception de l’Afrique du sud, et les hordes d’aventuriers originaires de chez nous qui envahissent ses frontières en quête de passage pour l’Europe, approfondissent le fossé et aggravent les ressentiments, les humiliations, les rejets. A propos il n’est pas vain de signaler que dans de nombreux secteurs, le Maroc met depuis longtemps en exergue des standards européens. Il ne faut pas donc s’attendre qu’il joue de pitié ou d’amitié obligé avec nos au sud où le standard général procède encore d’un obscurantisme attristant.

 : Comment appréciez-vous la solution trouvée par la CAF ?

ST : Je tiens à vous répondre en deux volets. Le premier concerne ce que j’appellerai la diplomatie Hayatou et le génie Hayatou. Honnêtement, je lui tire mon chapeau. Vous savez, j’avais infiniment déploré et même dénoncé le peu d’énergie que notre pays avait investi pour le soutenir quand il s’était porté candidat à la présidence de la FIFA. Je m’étais personnellement senti très mal à l’époque, au point de commettre un papier fort qui donna à réfléchir au plus haut lieu : « l’orphelinat diplomatique ». Fidèle à la logique de celui qui aime bien et châtie bien, je pris à nouveau ma plume quelques années plus tard, pour dénoncer vertement et sans concession, sa manipulation des textes pour éliminer son concurrent ivoirien. Aujourd’hui, c’est avec le même élan de franchise que je lui décerne des félicitations méritées pour la fermeté et le talent diplomatique qu’il vient de démontrer face aux manœuvres injurieuses, rocambolesques et inacceptables du Maroc. En refusant le chantage en haut au nord avec le Maroc et en réussissant un accord en bas au sud avec la Guinée équatoriale, l’homme n’a pas seulement honoré son fauteuil, son prestige personnel et la crédibilité de la CAF, il a grandi l’Afrique, la vraie, l’Afrique nègre, l’Afrique constamment martyrisée et vilipendée, l’Afrique que l’on ne perçoit que sous le pessimisme.

Que dites-vous de ceux qui critiquent le choix de la Guinée équatoriale ?

ST : Les gens sont libres d’émettre le jugement de leur choix. Je crois cependant qu’il faut savoir rester honnête, intègre dans ses valeurs, son éthique et ses principes de référence. C’est maintenant chacun et tout le monde qui veut parler de la Guinée équatoriale. Ce petit pays est entrain d’administrer une leçon forte de nationalisme et de solidarité africaine aux prétendues grands pays du continent. Que l’on dise ce que l’on veut de son président, mais moi je le compare à un à Staline en termes de bâtisseur et de philosophie. Staline décida de faire de l’URSS une grande puissance respectable et fit des choses merveilleuses. Allez donc voir comment ce papa travaille pour son pays, comment des villes et des autoroutes sortent de terre, comment il croit en son pays. C’est extraordinaire. En plus, il fait preuve d’un nationalisme africain très rare aujourd’hui. Je ne veux pas citer ceux qui produisent le pétrole depuis des lustres et on ne voit pas de résultats en termes d’infrastructures. La Guinée équatoriale est devenue pratiquement un sapeur pompier sur le continent, courant partout pour aider des Etats en difficulté et pour répondre présent comme on vient encore de le voir. Maintenant, on peut brocarder sur les droits de l’homme et autres critères de gouvernance. Je ne partage pas tout ce qui se fait là-bas, mais l’essentiel me semble sauf. Il y a depuis longtemps que la classification a été faite au plan diplomatique et science politicienne, entre les régimes de dictature improductives, misérables et génératrices de misères d’une part, et les régimes dits autocratiques à fort potentiel de développement économique, de promotion du bien être des citoyens, et de multiplication des valeurs de richesse nationale. Chacun peut faire la distinction en grandeur nature. Dans ce tableau, je préfère la Guinée équatoriale.

Donc pour vous, il faut féliciter la Guinée équatoriale  ?

ST : La réponse va de soit. Il faut être honnête pour reconnaître cette nouvelle consécration diplomatique de ce pays. Il faut d’ailleurs arrêter de parler de petit pays. Nous sommes en présence d’un grand pays par ses actions, sa vision du développement, sa conception et sa projection des intérêts de l’Afrique et des enjeux géopolitiques et géostratégiques, tant à l’échelle continentale qu’à l’échelle planétaire.

Merci SHANDA TONME, pour cette véritable leçon de franchise et de diplomatie digne du professeur de relations internationales et du leader d’opinion que vous n’avez jamais cessé d’être.

Douala, le 15 novembre 2014



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