L'article

10
déce
2014

Cameroun-Douala : la tenue du prix Bibi Ngota empêchée, le matériel et le trophée confisqués, ses organisateurs interpelés

© Patrice Nganang/correspondance

Les lauréats du prix Bibi Ngota 2014 ont ete frustrés de la cérémonie de remise du prix. La raison est que le sous-préfet de Yaoundé 1 avait interdit la tenue de la manifestation, sous des motifs extraordinaire de ‘troubles graves de l’ordre public’, de non respect de l’article 11 de la loi sur les associations, et d’un autre motif farfelu dont je ne me souviens pas. La tyrannie sait de toutes les façons inventer des motifs d’incrimination. Voilà pourquoi le 8 décembre 2011, les membres du Tribunal Article 53 ont décidé de ne pas tenir compte de ces ordres administratifs, et de célébrer l’excellence journalistique telle que portée par le jury : Sebastian Chi Elvido du quotidien Mutations, Edith Wirdze du quotidien The Post, tous les deux Camerounais d’expression anglaise. Le lauréat burkinabé du prix, Steven Ozias Kiemtore, n’ayant pas pu obtenir un visa parce que son dossier de demande de celui-ci avait été subtilisé au commissariat de l’émi-immigration, il avait fait prévenir un discours de réception, qui malheureusement n’a pas pu être lu. Tous les documents de la cérémonie ont été en effet confisqués, discours, trophées, diplômes d’excellence, par le commandant de division Jean Marc Ontolo, de la légion de gendarmerie de Douala, a Bonanjo. Le motif tel que formulé par lui devant moi est le suivant : ‘pour rien. Allez dire a qui vous voulez.’ A ma question de savoir : ‘a qui nous le dirions’, sa réponse a été claire : ‘je m’en fous.’

Comment en sommes-nous arrivés la ? Le matin à 9 heures, quelques minutes après que nous soyons arrivés au Foyer du Marin, nous leaders et membres du Tribunal Article 53 donc, nous avons été retrouvés par une escouade de gendarmes, menés par Joel Bisso, en civil, ainsi que de nombreux gendarmes en tenue de combat et armes. Ils ont occupé l’espace du jardin du Foyer du Marin, et ont collecté les cartes d’identité, et ont arrêté deux membres du Tribunal Article 53, Akwe Sab, Gabriel Piam, ainsi que le coordonateur national, Gerard Kuissu, auxquels je me suis joint. Le motif de notre arrestation ne nous a pas été formulé, ni d’ailleurs les raisons de la présence de l’escouade de gendarmes sur le jardin de l’hôtel, deux heures avant la tenue de la cérémonie de remise des prix. Tous les quatre, nous fumes menés, conduits par les véhicules des gendarmes, au service de la gendarmerie de Bonanjo, où nous avons chacun subi, de manière individuelle, un interrogatoire tout aussi extraordinaire. C’est la où ils ont pris mon passeport, et l’ont adjoint aux pièces de mes collaborateurs, en même temps qu’ils confisquaient le matériel de remise des prix. Des questions préliminaires, sur le nom, l’état-civil, le lieu de résidence, une sans doute est restée dans mon esprit : ‘quelle est votre coutume ?’ A ma question de savoir ce que cela veut dire, Claude Mboutou, mon interrogateur, a précisé qu’il s’agissait de ma tribu, ce à quoi j’ai dit Bangangté. Il a ecrit Bamileke, après s’être écrié : ‘pourquoi ce sont toujours les mêmes ?’ ‘Pourquoi c’est vous qui voulez toujours le changement dans ce pays ? Vous voulez même quoi ? Vous avez déjà tout.’ Diatribe tribale qui tombait d’ailleurs à pic dans ce bureau tribalement uniforme dans sa présentation, la langue entre les interrogateurs

– trois, Benga Mayick, le commanda Eyanga – étant le Beti.

Les questions, à coté des attaques tribales extraordinairement vicieuses, se sont concentrées sur le fait que le prix cette année ait été financé par le ministère allemand des relations extérieures. Comble de l’anathème pour mes interrogateurs, pour qui c’était une évidence du support ‘des Blancs’, du fait qu’ils, les Blancs donc, veulent ‘gâter le pays.’ Le fait que les deux premières éditions du prix aient été financées par moi, n’est pas apparu support suffisant a mon interrogateurs, dont les exemples de la chute de Kaddafi, de Laurent Gbagbo, et surtout de Blaise Compaoré doivent avoir extrêmement bouleversé. ‘Je suis Bulu’, me dit-il, ‘je suis le frère de Bibi Ngota. Mais je sais que vous ne voulez pas l’aider. Vous avez quelque chose d’autre derrière la tête.’ Et cette chose, elle se révélera très rapidement, avec les questions suivantes, surtout de Josue Bisso, qui viendra rappeler que le Tribunal Article 53, c’est l’association qui avait déposé une plainte contre Paul Biya. Pourquoi une plainte ? Qu’avez-vous contre le régime ? Pourquoi voulez-vous juger Paul Biya ? Pourquoi voulez-vous changer l’article 53 ? Telles sont les questions qui m’ont été posées, et comme je me rendrais compte, qui ont également été posées à ceux qui ont été arrêtés avec moi – Gerard Kuissu surtout, le coordonateur national de l’association. Interrogatoire musclé s’il en est, qui a changé de dynamique cependant au moment ou l’alerte publique a fait graviter de plus en plus de journalistes devant les portes de la gendarmerie : d’abord Anicet Ekane, et puis Simeon Kuissu, et puis d’autres. C’est extraordinaire ce qui s’est passé dans ces bureaux crasseux de la gendarmerie à Douala, c’est extraordinaire parce qu’une cérémonie célébrant l’excellence a ainsi été sabordée, tout comme avant, la visite d’un confrère journaliste burkinabé a été torpillée. Mais ce qui est le plus extraordinaire, ce sont les menaces que surtout le commandant Eyanga proférait, toutes relatives aux nouvelles lois antiterroristes qui donnent le droit de condamner a mort des manifestants – car l’accusation proférée systématiquement par les gendarmes était que nous organisons une ‘rébellion.’



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