EXPOSITION : Le règne oublié des pharaons noirs

Barack Obama n’est pas le premier pharaon noir ! Des Nubiens à la peau très sombre se sont emparés de la couronne égyptienne, quelque neuf siècles avant J.-C. Profitant des désordres occasionnés par des envahisseurs libyens dans la région du Delta, un potentat koushite, venu d’au-delà de la deuxième cataracte, a pris le pouvoir et rétabli l’ordre dans l’empire.
Plus grand bâtisseur de la basse époque, Taharka, troisième roi de la XXVe dynastie (690-664), a même érigé un kiosque dans le temple d’Amon à Karnak, édifice toujours dominé par une spectaculaire colonne papyriforme qui fait l’enchantement des visiteurs.
Le même Taharka, le plus célèbre de ces pharaons noirs, ceindra le fameux bonnet koushite surmonté de deux uræus (en forme de cobra dressé) - symbolisant à la fois l’Égypte et le pays de Nubie, dont il est originaire. Trois mille ans plus tard, c’est-à-dire en 2005, devenu voyageur, le Louvre décide lui aussi d’affronter, mais dans l’autre sens, les cataractes du Nil. Alors que jusqu’à présent les grands archéologues, de Pierre Montet à Christiane Desroches-Noblecourt, ne s’étaient intéressés qu’à l’Égypte stricto sensu, de nouveaux spécialistes partent à la découverte de cette Nubie - aujourd’hui soudanaise - au contact du monde égyptien depuis la XVIIIe dynastie.
"Méroé, un empire sur le Nil", une passionnante exposition du Louvre, explore cette civilisation qui, autour de la ville éponyme, se développe le long du grand fleuve, entre la deuxième et la sixième cataracte, du IIIe siècle avant J.-C. au Ve siècle de notre ère. Méroé est proche de l’Égypte pharaonique par son écriture, toujours incomplètement déchiffrée. Ses pyramides, inspirées de celles de Gizeh, mais en plus pentues, se dressent dans le désert avec le même arsenal de chambres funéraires et de tables d’offrandes. Culte des morts, temples aux portails flanqués de pylônes qui imitent ceux de Thèbes ou de Karnak, dieux empruntés au panthéon nilotique, à commencer par le très présent Amon, plaques décoratives en forme de papyrus, on finirait presque par croire que rien ne distingue Méroé de l’Égypte, si l’on ne devinait une certaine présence africaine, au travers de vases au décor de girafes ou de panthères modelées dans la faïence. L’une des figures essentielles du culte méroïtique, Apedemak, dieu guerrier et chasseur, emprunte ses traits au lion, animal rarement rencontré dans la sculpture égyptienne.
Dionysiaque
Mais lorsqu’il s’agit d’élargir ses croyances ou de faire évoluer ses convictions artistiques, Méroé n’hésitait pas à regarder bien au-delà de la savane et du Nil et à manifester une attirance très vive pour l’architecture, la sculpture et les objets de luxe en provenance de la Grèce hellénistique ou de Rome, comme l’attestent la présence d’un buste gréco-romain de Dionysos et des vases décorés de rinceaux de vigne. Comment le culte dionysiaque s’articulait-il avec la religion égyptienne ? Personne ne le sait trop, reconnaît Michel Baud, archéologue et commissaire de l’exposition. La belle statue d’un roi archer, découverte en 1983, qui est incontestablement l’une des surprises de la manifestation du Louvre, ne ressemble, elle non plus, à rien de connu dans l’univers esthétique égyptien. La stylisation souvent hiératique des artistes des bords du Nil cède la place ici à quelque chose d’infiniment plus doux, à une idéalisation peut-être venue du monde grec, mais que rien n’atteste. Les sources du Nil, décidément, tiennent à conserver tout leur mystère...
"Méroé, un empire sur le Nil", musée du Louvre. Jusqu’au 6 septembre.
Source : Le Point