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28
avri
2016

En Europe : De nouvelles tendances avec les défunts se multiplient

Loin des cérémonies religieuses ou des cimetières, les pratiques « sauvages » et individuelles pour garder une relation avec ses défunts se multiplient.

Dans un « post » sur Facebook, Isabelle raconte l’événement troublant qu’elle a vécu en sortant de l’hôpital où sa maman venait juste de décéder. « Je me suis assise à la terrasse d’un café pour reprendre pied… Une petite plume est descendue du ciel tout près de moi. Je l’ai prise dans ma main et j’ai dit intérieurement : “Puisse ce roi des forêts te guider dans ton prochain voyage.” Je sentais que ce visiteur incongru était un messager entre elle et moi. » En confiant cet épisode à sa communauté d’amis, Isabelle lui donne une dimension rituelle et prolonge la vie de sa mère, à qui elle fait une place dans le monde bien vivant des internautes.

Cette place des disparus, notre époque ne cesse, semble-t-il, de l’intensifier. Les séries télévisées qui passionnent, Six Feet Under ou Les Revenants, ne s’y sont pas trompées, montrant des héros qui perpétuent des relations émotionnelles avec leurs défunts. Sur Internet, la question des « éternités numériques » explose : que faire de ces pages Facebook maintenues en vie alors que leur créateur est décédé et qui se trouvent spontanément transformées en autels virtuels ? Désormais, la Toile révèle une vérité longtemps cachée dans le secret des cœurs : les vivants ont besoin de maintenir le lien avec ceux qui sont partis.

Dans un livre qui vient de sortir, des personnes publiques comme Juliette Binoche, Christian Bobin ou Amélie Nothomb révèlent leur manière particulière de continuer à honorer leurs disparus (Les Morts de notre vie, de Jean-Philippe de Tonnac et Damien Le Guay, Albin Michel), et, signe de cette évolution collective, la philosophe Vinciane Despret a mené l’enquête en écoutant simplement des centaines de vivants parler de leurs disparus.

Faire vivre encore les morts

Ce besoin de rester intérieurement relié à ceux qui sont partis n’étonne en rien Bruno Clavier, psychologue et spécialiste de psychanalyse transgénérationnelle. « Auparavant, comme c’est toujours le cas en Chine, par exemple, ou dans les sociétés traditionnelles, nous pouvions perpétuer le culte des ancêtres et honorer ceux-ci, qui étaient comme des guides dans nos existences de vivants. Mais pour les religions monothéistes, ces morts qui participaient encore à la vie familiale sont devenus des icônes à détruire. Les pratiques individuelles s’en sont trouvées supprimées. »

Cette « tabula rasa » qui donna aux religions le monopole des relations entre vivants et morts n’a pas pris en compte une loi humaine que le psychanalyste - qui a notamment publié Les Fantômes familiaux(Éditions Payot) - ne cesse d’observer dans sa pratique quotidienne : « Nos ancêtres continuent à vivre en nous, ils sont tous là », affirme-t-il. Un oncle qui nous a marqués, une grand-mère dont nous concoctons toujours les recettes de cuisine… Toute une branche de la psychanalyse, dite transgénérationnelle, s’est notamment intéressée aux différentes générations qui peuplent l’inconscient de chacun. Et Bruno Clavier se réjouit de voir que les dernières découvertes en épigénétique confirment cette intuition clinique : « Nous portons en nous le génome de notre famille, pas seulement dans sa dimension physique, mais aussi psychique. Nous sommes héritiers des affects émotionnels de ceux qui nous ont précédés », explique-t-il.

VSCD : vécus subjectifs de contact avec les défunts

Cette connexion toujours possible avec ces vécus émotionnels passés donne le sentiment de faire vivre encore les morts : telle ressentira cela en se promenant en forêt comme aimait à le faire son compagnon, tel quand il lève les yeux au ciel pense dialoguer avec son père qui était aviateur… Dans son enquête, Vinciane Despret rapporte ces « nombreuses façons dont les vivants se rendent capables d’accueillir la présence des défunts ». Cela ne passe plus forcément par les tables tournantes qu’aimait à interroger Victor Hugo ou par une séance de « channeling » (procédé qui revendique la communication entre un être humain et une entité appartenant à une autre dimension, comme un ange par exemple), mais plutôt par l’impression que quelqu’un respire dans la pièce, marche à vos côtés ou vous donne une réponse troublante dans un rêve…

Désormais, même la science donne un nom à ces expériences : les VSCD (vécus subjectifs de contact avec les défunts). Terminé le temps où l’enterrement ou l’incinération scellait la fin de la relation avec son mort. Aujourd’hui, celui-ci peut devenir notre guide, relancer notre désir de vivre ou nous aider à avoir moins peur de la mort en gardant une place dans nos vécus émotionnels. « Attention cependant à ce que ces liens ne soient pas trop encombrants », avertit Bruno Clavier. « Lorsqu’on est habité par les affects de défunts que l’on n’a pas connus - ce qui est souvent le cas s’il y a eu des secrets de famille -, certains symptômes fonctionnant alors comme des “revenants”, c’est que nous n’avons pas fait la paix avec nos morts. Or ceux-ci doivent rester séparés de nous. » En effet, si les rites existent, ce n’est pas seulement pour lier vivants et morts. C’est aussi pour empêcher que les mondes distincts de ceux-ci ne se mélangent.

Santé : Le Figaro Santé



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