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22
juil
2015

Eventualité d’une greffe de tête ou de corps : une question éthique …

Le chirurgien Italien Sergio Canavero compte être le premier à greffer une tête sur un corps. Au-delà des doutes sur la faisabilité de l’opération des questions éthiques surviennent.

En expliquant comment il compte être le premier à greffer une tête sur un corps, le chirurgien italien Sergio Canavero ne sucite pas uniquement des doutes sur la faisabilité de l’opération : son projet fou produirait un hybride dont la nature humaine pourrait être questionnée. Doit-on appeler cette opération une greffe de tête (dans ce cas on privilégie l’importance du corps) ou une greffe de corps (dans ce cas on privilégie l’importance de la tête), quel est la partie la plus importante ?

Le Figaro a questionné plusieurs personnalités à se sujet :

• Joël Bockaert, membre de l’Académie des sciences et professeur émérite de l’Université de Montpellier :

« Sur le plan philosophique on ne peut séparer les influences du corps sur la tête et réciproquement, comme on ne peut séparer l’esprit du corps. Pour la reproduction, il est clair que les gènes seront transmis par le corps. Mais pour la vie de l’individu on peut dire que l’état physiologique ou pathologique du corps influeront sur ses fonction cérébrales. Imaginez un corps diabétique, atteint de la syphilis ou mal oxygéné... le fonctionnement cérébral en sera affecté. Réciproquement si vous avez un cerveau anxieux, dépressif, prenant des risques inconsidéré ou addict à quelques drogue que ce soit (alcool, tabac...), il y aura des effets délétères sur les fonctions corporelles. De plus, on pense aussi avec son corps car toutes les émotions sont d’abord ressenties via le corps (on a peur avec son corps avant d’avoir peur avec sa tête). La mémoire est aussi une mémoire corporelle (elle est dépendante de nos sensations et émotions). »

• Xavier Lacroix , membre du Comité consultatif national d’éthique (CCNE), professeur de philosophie et de théologie morale à la faculté de théologie de l’université catholique de Lyon :

« La question oppose deux éléments du corps tous deux importants alors que le plus significatif est leur réunion. Par ailleurs, la différence principale me paraît résider entre le « corps-sujet », celui que je suis (qui s’exprime dans des gestes, dans des désirs) et le « corps-objet », celui qu’analyse la science et qui est anonyme à lui-même (qui apparaît sous le microscope). Quant à savoir si la « tête » ou le « corps » (le reste) est le plus important, je soulignerais que le « corps » est important, et pas seulement la tête. Je suis largement autant dans mes gestes, mon désir sexuel, que dans mon cerveau, mes neurones, ma « mémoire » (que ce soit au sens scientifique-objectif ou au sens subjectif-affectif). Tout mon corps, c’est moi. Mes jambes, leurs muscles, leurs habitudes comptent largement autant que ma « tête ». Je suis en réaction contre un certain cérébralisme actuel, qui fait habiter le « moi » seulement dans le cerveau.

Je pense que le corps, la chair, tout entier est habité par la personne, et pas seulement son cerveau. La nouvelle unité ainsi formée serait vraiment nouvelle ou la personne en serait changée. Tout dépend si l’on est matérialiste ou non : si l’on croit que la personne est « âme », elle demeure la même, si l’on pense que la personne et le corps ne font qu’un (matérialisme), la personne est nouvelle. En l’occurrence, l’expérience nous obligerait à sortir de l’alternative spiritualisme/matérialisme, vers une conception unitaire et duelle de l’être humain : une personne qui demeure, mais qui est changée... »

• Giacomo Cavalli, directeur de recherche au CNRS de Montpellier, expert en génétique et épigénétique :

« La définition de cette opération comme « greffe de tête », consistant à transplanter la tête entière d’une personne sur un corps d’un accepteur en état de mort cérébrale, a des bases historiques. On pourrait très bien et peut-être on devrait définir cette opération comme une greffe de corps, si l’on imagine que l’identité essentielle d’une personne réside dans son cerveau. Simplement, les premiers chercheurs qui ont effectué des telles opérations les ont définies comme greffes de tête et le terme est resté dans la pratique.

Pour ce genre d’opération, qui peut imaginer les conséquences d’une greffe sur le « soi » perçu par la tête greffée ? Or, des études en épigénétique suggèrent que les expériences, les stress et les comportements alimentaires peuvent avoir des conséquences héréditaires sur la progéniture au delà de la séquence d’ADN transmise en tant que telle. Les enfants de cet hybride seraient aussi des hybrides qui ne pourraient plus savoir s’ils sont fils de la tête ou des cellules germinales qui les ont générés.

On a aussi à considérer le coté plus dangereusement glissant de cette question. La greffe de tête évoque en quelque sorte le « transhumanisme », un mouvement intellectuel visant la transformation de l’espèce humaine ou du moins l’évolution d’une partie des humains en une forme de vie « surévolué ». Un hybride tête-corps pourrait constituer l’un des leviers utilisables pour améliorer une « tête » de « haut niveau » en lui donnant un corps plus jeune. Ces idées rassemblent bien sûr plus à de la science-fiction qu’à une réalité proche, mais il est important d’y songer sérieusement si la proposition du Dr Canavero s’avérait techniquement possible dans des temps proches. »

• Michaël Azoulay, ancien membre du CCNE et rabbin de la synagogue de Neuilly : « Cette question renvoie à un débat dans le Talmud (texte fondateur de la loi juive), concernant le cas d’un cadavre décapité découvert dans un champ entre deux villes, le Pentateuque (ou Torah) prévoyant un rituel auquel doivent procéder les anciens de la ville la plus proche géographiquement de la dite victime (car il s’agit d’un meurtre, dont l’auteur n’a pas été retrouvé). Deux sages discutent de la question de savoir s’il faut mesurer la distance qui sépare le corps des villes, à partir du corps ou partir de la tête, celle-ci ayant pu rouler assez loin de son corps.

Lévinas (philosophe français) a écrit qu’un débat talmudique exprime une pensée qui oscille entre deux opinions. Le sage qui estime que les mesures doivent être effectuées depuis la tête du mort attribue à celle-ci, siège de la raison et de l’intelligence, la primauté, tandis que son contradicteur soutient quant à lui que sans corps l’intelligence ne peut s’incarner dans des actes. Au-delà de la génétique, il s’agit ici de la place occupée par le corps dans nos vies, et de ses sensations qui nous font nous sentir vivants. »

• André Comte-Sponville, membre du CCNE et philosophe matérialiste français : C’est évidemment une greffe de corps (c’est la tête, ou plutôt le cerveau, qui prime). Et pour l’instant, c’est de la science fiction. Il y a plus urgent, et plus important !

Source : Le Figaro Santé



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