L'article

16
déce
2014

France : Le magot caché de Marine Le Pen

Une discrète association liée à la patronne du FN profite des failles du financement public de la vie politique. Pour les seules législatives de 2012, le détournement pourrait dépasser 6 millions d’euros.

Au printemps dernier, la présidente du Front national était encore très sûre d’elle. Marine Le Pen venait d’apprendre que la justice allait se pencher sur les petits arrangements financiers du FN. Mais elle traitait l’affaire par le mépris et écrivait sur son compte Twitter : "Tout cela se terminera comme à chaque fois par un non lieu ou une relaxe dans quelques mois, mais la calomnie aura remplie son rôle.... MLP"

Huit mois plus tard, l’information judiciaire qui vise l’argent secret du FN, ouverte initialement pour "escroquerie en bande organisée" et "faux et usage de faux", a pris de l’ampleur. Selon Mediapart, les juges Renaud Van Ruymbeke et Aude Buresi viennent d’élargir leurs investigations aux faits de "blanchiment en bande organisée".

Pratiques douteuses aux dernières législatives

La justice se demande si la présidente du Front national n’est pas la bénéficiaire d’un système conçu pour détourner de l’argent public. Prêts à taux élevés accordés aux candidats, vente plus ou moins forcée de matériel de campagne à prix fort, omniprésence d’affairistes issus de la mouvance néofasciste : les enquêteurs sont sur la piste d’un vaste réseau de fraude présumée au financement public des partis politiques. D’après notre enquête, les sommes détournées lors des seules élections législatives de 2012 pourraient s’élever à plus de 6 millions d’euros.

Marine Le Pen n’a pas donné suite à nos multiples sollicitations. Mais, récemment, d’autres sources de financement du FN ont été dévoilées. Pour soutenir le train de vie du parti d’extrême droite, elle privilégierait maintenant le recours à des banques russes. Mediapart a ainsi révélé qu’un emprunt de 9 millions d’euros avait été mis en place par la First Czech-Russian Bank.

Dans le même temps, en France, l’enquête judiciaire se concentre sur des pratiques douteuses ayant eu cours à grande échelle lors des dernières élections législatives, en 2012.

Jeanne, le microparti qui engrange des millions

Au centre du dossier, une association loi 1901 baptisée "Jeanne", en référence à Jeanne d’Arc. Cet organisme n’est pas vraiment une œuvre de bienfaisance dédiée à la mémoire de la Pucelle d’Orléans... Il s’agit d’une très hermétique association de financement, créée en 2010 par des proches de la présidente du FN.

C’est ce que l’on appelle dans la vie politique française un microparti. Nombre de leaders politiques français y ont recours pour contourner légalement le plafonnement des dons de particuliers aux partis politiques, fixé par la loi à 7.500 euros par an et par personne.

Le cas de Jeanne est très différent. Cette structure de l’ombre du FN ne recueille pratiquement pas de donations de sympathisants. Seulement 5.500 euros de dons sont arrivés dans les caisses en 2012. Autant dire rien par rapport aux 9,6 millions d’euros de recettes affichées la même année par Jeanne.

"Kit de campagne" à 16.500 euros

D’où vient alors tout cet argent ? D’affaires très rentables que cette officine conduit discrètement en exploitant les failles du financement public des partis politiques. Car si, côté cour, Jeanne est un microparti, côté jardin, c’est surtout une boutique, avec comme clientèle captive les candidats frontistes aux élections.

Le produit phare qu’elle leur vend est le "kit de campagne", un assortiment d’affiches, de tracts, de sites internet et de journaux de campagne personnalisés pour les candidats. Ce package Jeanne n’est pas donné. Il coûte 16.500 euros pièce. En 2012, la quasi-totalité des candidats frontistes l’ont acheté sans broncher ! Nicolas Crochet, l’homme qui connaît le mieux les petits secrets financiers de la nébuleuse Le Pen, révèle : "Sur les 572 candidats du Front, 567 y ont souscrit."

Cet ancien candidat frontiste dans le Nord est à la fois l’ancien commissaire aux comptes de Jeanne et l’actuel expert-comptable attitré des candidats FN. Les troupes du Front achètent les kits en masse car elles savent que l’Etat leur remboursera toutes leurs dépenses électorales dès lors qu’elles auront atteint le seuil de 5% des voix.

Un seul et même fournisseur

Evidemment, le microparti ne conçoit ni ne fabrique lui-même ce matériel électoral. Il se contente de le revendre après s’être approvisionné chez un seul et même fournisseur, une société de communication nommée Riwal.

Une société amie, évidemment. Son fondateur, Frédéric Chatillon, est un ancien camarade de fac de Marine Le Pen. A la fin des années 1980, lorsque Marine Le Pen était étudiante en droit à Assas, Chatillon était le très turbulent leader du GUD (Groupe Union-Défense), l’organisation regroupant les étudiants néofascistes.

Riwal ne publie pas d’éléments, ni sur son chiffre d’affaires ni sur son bénéfice. Mais, avec des bureaux douillettement installés dans le 16e arrondissement de Paris, la société semble en très bonne santé. Selon des documents comptables de septembre 2013 que "l’Obs" s’est procurés, elle réalise une marge bénéficiaire moyenne de 2,4 millions d’euros par an.

Pourquoi Riwal, qui fournit déjà de son côté du matériel de propagande supplémentaire à certains candidats FN sous son propre nom, ne vend-elle pas également ce kit électoral directement ? Pourquoi Jeanne joue-t-elle l’intermédiaire ? La vente de ces kits, remboursés aux candidats sur fonds publics, rapporte-t-elle plus d’argent que de raison ?

Du matériel vendu cinq fois son prix réel

C’est ce que soupçonne la Commission nationale des Comptes de Campagne et des Financements politiques (CNCCFP). Le gendarme de l’argent en politique est, via une dénonciation au parquet, à l’origine de l’actuelle enquête judiciaire. En vérifiant les comptes des candidats FN, les membres de la commission ont tiqué sur le prix élevé de certaines prestations du kit Jeanne.

Pourquoi, par exemple, le microparti de Marine Le Pen fait-il payer à chaque candidat des "frais de conception" des affiches, tracts et sites internet alors que, justement, la conception semble avoir été effectuée une seule fois pour tout le monde pour harmoniser l’identité visuelle dans toutes les circonscriptions ? Un mandataire financier frontiste précise : "On m’a toujours dit que le kit servait justement à éviter les phénomènes ’plumes d’oie’, ces candidats un peu originaux qui conçoivent eux-mêmes des affiches baroques."

Les kits de campagne Jeanne seraient-ils lourdement surfacturés ? "Il n’y a aucune raison, puisque nous avons vérifié que son fournisseur Riwal pratiquait les prix du marché", proteste Wallerand de Saint- Just, le trésorier du FN, qui avoue aussitôt n’avoir jamais été consulté sur le système Jeanne.

De l’avis unanime des professionnels auxquels nous avons présenté les prestations du kit, Jeanne a la main lourde au moment de le facturer aux candidats. Si les 1.200 euros qui leur sont demandés pour l’établissement de leurs comptes de campagne et les 1.800 euros pour leur site internet n’appellent pas de remarques, ils estiment que le reste du matériel est vendu cinq fois son prix réel. Les affiches, tracts et journaux de campagne généreraient ainsi une surfacturation totale de 5,8 millions d’euros.

"Moralement, nous sommes un peu obligés de passer par eux"

"L’Obs" a épluché les factures d’une dizaine de comptes de campagne du FN pour les législatives de 2012. Première conclusion : passer commande à Jeanne est plus coûteux que de passer commande directement à Riwal.

Marine Le Pen elle-même peut en témoigner. Dans le kit Jeanne qu’elle s’est, elle aussi, offert, elle a payé ses 10.000 cartes postales électorales 15 centimes l’unité, conception et impression comprises. Mais la présidente du FN a également passé commande directement à ses amis de Riwal d’une autre carte postale au même format brocardant Jean-Luc Mélenchon, son rival de l’époque à Hénin-Beaumont. Et a réglé celles-là seulement 3 centimes l’unité, soit cinq fois moins cher...

Riwal affiche d’ailleurs déjà, sous sa propre marque, des tarifs bien peu compétitifs par rapport à la concurrence. Membre du bureau politique du FN, Thibaut de La Tocnaye, l’a expérimenté. Candidat à Avignon en 2012, il commande 150 grandes affiches électorales de 8×6 mètres chez Riwal et les paie 2,01 euros l’unité. Le candidat frontiste passe également une autre commande de 300 grandes affiches très similaires chez Provence Offset Continu, une entreprise nîmoise. Et là, il réalise une économie substantielle : chaque affiche lui revient seulement à 45 centimes, quatre fois moins que chez Riwal.

Pourquoi, dès lors, ne pas avoir érigé l’entreprise nîmoise comme fournisseur exclusif de ces affiches ? Les candidats ordinaires, eux, semblent contraints de faire travailler les amis de Riwal ? Thibaut de la Tocnaye se justifie : "Moralement, nous sommes un peu obligés de passer par eux pour une question d’harmonisation de la charte graphique pour tous les candidats."

Malgré une telle différence de prix ? "Oui, bon, Riwal fait une marge. Mais il n’y a rien d’illégal là-dedans", s’énerve-t-il.

Officiellement, Riwal justifie ses prix élevés en mettant en avant un travail onéreux de conception d’affiche originale. L’explication reste très fragile, comme le montre le cas de Bruno Gollnisch, un poids lourd du parti qui s’est présenté à Hyères (Var) en 2012. Comme tous les candidats du FN, le député européen a dû payer à Riwal 250 euros de frais de conception pour son affiche officielle. Mais le candidat frontiste s’est également adressé à un entrepreneur local établi à Hyères pour d’autres affiches similaires : il a payé la conception et la réalisation deux fois et demie moins cher.

Le FN, organisation à deux vitesses

En fait, le FN est une organisation à deux vitesses. Il y a d’un côté la troupe, caporalisée et corvéable à merci, et de l’autre la famille régnante, à qui tout est dû. Pour les proches de la présidente Marine, l’imprimeur d’extrême droite sait faire des prix.

Ainsi Louis Aliot, candidat à la mairie de Perpignan et compagnon de Marine Le Pen dans la vie, a payé ses grandes affiches officielles chez Riwal 2,53 euros pièce. La même société a facturé les mêmes affiches, par exemple à Christian Bouchet, le candidat du FN à Nantes, 3,54 euros pièce. Un euro plus cher.

Faire de l’argent sur le petit candidat bleu Marine grâce à la revente de matériel de propagande n’est que le premier étage de la fusée Jeanne. Le microparti leur vend d’autant plus facilement le kit de campagne d’une main qu’il finance lui-même les achats en prêtant l’argent nécessaire aux candidats. Jeanne n’est pas qu’une boutique. C’est aussi une banque proposant un emprunt standard de 16.500 euros... soit exactement le prix du kit.

L’emprunt et le kit sont évidemment liés", reconnaît le responsable "études et argumentaires" du parti, Thibaut de La Tocnaye. Accordés à un taux d’intérêt annuel de 6,5%, les prêts de Jeanne sont beaucoup plus onéreux que ceux que proposent les banques en général pour des emprunts d’un an. Marine Le Pen ne peut l’ignorer. Pour financer sa propre campagne à Hénin-Beaumont, la présidente du FN a elle-même préféré éviter de passer par son propre microparti. Elle a d’abord puisé dans les réserves de Jeanne pour s’octroyer un don de 19.100 euros. Puis s’en est remis, pour le reste, à une bonne vieille banque classique, en l’occurrence la Société générale. L’établissement bancaire lui a ainsi accordé un prêt au taux plus raisonnable de 5%.

"Sans doute, réagit Christian Bouchet, le candidat du FN à Nantes qui, lui, avait souscrit un prêt "Jeanne". Mais Marine Le Pen a un patrimoine personnel qui lui permet de présenter des garanties à la banque. D’autres plus petits candidats comme moi, qui suis enseignant, n’ont pas de telles références."

400.000 euros d’intérêts, remboursés sur fonds public

Jeanne viendrait donc suppléer la réticence des banques classiques, peu enclines à financer des politiciens frontistes sans le sou. C’est l’explication officielle que donnent les hiérarques du Front national pour justifier la martingale.

Mais son activité de prêt permet aussi à l’officine Jeanne de s’enrichir. Sur fonds publics. La structure de financement de Marine Le Pen aurait ainsi gagné pendant les législatives de 2012 environ 400.000 euros d’argent public grâce aux intérêts. Un profit qui vient s’ajouter aux 5,8 millions d’euros de surfacturations déjà évoquées sur le matériel imprimé.

Selon nos informations, 566 candidats ont souscrit un prêt standard chez Jeanne lors des législatives de 2012. Chacun était donc redevable de 1.082,25 euros d’intérêts, soit une manne totale de 612.555,50 euros pour Jeanne.

En vérifiant les comptes des candidats, la CNCCFP a considéré que les intérêts dus ne pouvaient légalement commencer à courir qu’à compter de la remise effective des fonds aux candidats et non à compter de la date - antérieure - de signature du contrat de prêt comme l’avait demandé l’expert-comptable du FN.

Sur l’échantillon de comptes que "l’Obs" a étudié, la CNCCFP a donc minoré les intérêts à rembourser sur fonds publics de 370 euros en moyenne par candidat. Jeanne aurait donc touché en réalité environ 403.000 euros. Une partie de ces profits semble d’ailleurs totalement indue. C’est ce que semble indiquer au moins un des dossiers de financement consultés par "l’Obs", celui de Bruno Gollnisch.

Opération aberrante

Pour boucler son budget des législatives à Hyères dans le Var, le candidat a contracté un emprunt de 16.500 euros chez Jeanne, début avril 2012. Curiosité : le microparti a mis à sa disposition non seulement le capital, mais également les intérêts précomptés (c’est-à-dire payable en une fois) sur un an. Son mandataire financier, Pierre-Laurent Chable, le confirme à "l’Obs" : "Jeanne nous a effectivement versé 17.732,25 euros sur le compte ouvert pour la campagne chez BNP Paribas."

Le 12 juin 2012, Bruno Gollnisch solde le prêt Jeanne par anticipation. Il verse le capital bien sûr, mais également tous les intérêts. Une somme que Bruno Gollnisch s’est ensuite fait rembourser par l’Etat début 2013, après que son budget électoral a été contrôlé par la CNCCFP. Les "sages" du financement politique ont certes contesté une centaine d’euros d’intérêts pour une raison purement technique. Mais l’Etat a globalement payé les intérêts d’un an réclamés par Jeanne alors même que le prêt n’a été en vigueur que trois mois et demi. Jeanne, gagne, lui, près de neuf mois d’intérêts à 6,5%, qui n’avaient pourtant pas lieu d’être.

Je n’ai jamais entendu parler de cette opération qui me semble aberrante", réagit Wallerand de Saint-Just, le trésorier du FN. Dans le cas de Gollnisch - qui n’est pas personnellement en cause - environ 800 euros d’argent public sont venus abonder artificiellement le trésor de guerre de Marine Le Pen. Une somme qui peut paraître minime. Mais avec combien de candidats frontistes l’opération a-t-elle été rééditée ? Un mystère de plus que la justice va tenter d’éclaircir.

Olivier Toscer

Source : Le Nouvel Obs



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