L'article

22
octo
2015

Interview avec Claude Le Roy : « L’Afrique m’a beaucoup donné »

Il est 10h ce matin du 18 septembre à Brazzaville. Comme convenu depuis 3 jours, Claude Le Roy, attablé au restaurant de l’hôtel Elonda, est là, pour honorer le rendez-vous qu’il avait accepté sans aucune difficulté. Lendemain de défaite amer car le Congo a perdu la veille, aux tirs au but le match pour la médaille de bronze du tournoi de football des jeux africains à domicile. « Chose promise, chose due », lance-t-il à notre endroit presqu’aphone, séquelle de la rencontre de la veille. Et pendant près d’une heure, le sélectionneur du Congo se livre, touchant, captivant et émouvant. Son amour pour l’Afrique et les Africains, ses joies, ses peines, ses projets, il n’occulte aucune question. Interview-confession.

Diasporas-News : À quand remonte votre arrivée en Afrique, comment les choses se sont-elles passées et d’où vous vient cet amour de l’Afrique ?

Claude Le Roy : Ma première découverte de l’Afrique remonte en décembre 1971, donc il y a 44 ans ; je jouais en Ligue1 à Ajaccio et nous avions entrepris une tournée sur le continent, à Brazzaville et à Pointe-Noire, curieux signe du destin. Avec le talentueux joueur congolais François M’Pelé qui jouait avec moi, nous étions venus aider son pays qui préparait la CAN 1972 au Cameroun, et qu’ils ont d’ailleurs gagné. Avant ça, je connaissais l’Afrique grâce à mes parents qui étaient des intellectuels de la Gauche française et qui ont lutté pour les indépendances africaines. Mon père a rencontré beaucoup de leaders africains de la période coloniale, et moi j’ai baigné dans cette culture de la tolérance, du respect des différences. Et quand Albert Batteux, m’appelle pour me dire que le jeune N’Jo Léa, ancien grand footballeur camerounais devenu avocat, puis ambassadeur du Cameroun en Espagne et en Angleterre, lui avait demandé de lui soumettre un profil d’entraineur français capable de relever le challenge de l’Afrique, il répond, « je n’en vois qu’un, c’est Claude Le Roy ». C’est comme ça, qu’à 36 ans, donc jeune entraineur, je suis devenu le sélectionneur du Cameroun en 1985. Voilà comment mon aventure africaine a démarré. Et ça dure parce que j’aime le Cameroun en particulier et toute l’Afrique en général. On me dit souvent merci pour ce que j’ai fait en Afrique. Mais peu de gens savent ce que j’ai beaucoup reçu de l’Afrique, ce continent de vrais gens avec de vraies valeurs. L’Afrique a beaucoup fait pour moi.

D-N : Quelles sont les particularités de l’Afrique auxquelles vous avez été confrontées, car on sait bien que ce n’est pas aussi bien organisé qu’en France ?

CLR : L’intelligence est fonction des adaptions. Lorsqu’on vient en Afrique, on sait qu’on n’aura pas les conditions existant en France. Donc, si on n’est pas bête, on s’adapte en essayant de tirer le meilleur du peu qui existe. On parle de pression en France, ça me fait doucement sourire. La pression est dix fois plus importante en Afrique. On n’a pas le droit à la moindre erreur. Les Lions indomptables, c’est un patrimoine, et il ne faut pas toucher ni jouer avec le patrimoine d’un pays. En France on organise des journées du patrimoine, je pense qu’en Afrique, on devrait organiser des journées de découverte de l’histoire des sélections nationales. Il a fallu travailler avec très peu de moyens, diriger des séances d’entrainement sur des terrains qui n’avaient de terrain que le nom. C’est pourquoi j’ai toujours appris aux pros qui revenaient en sélection, à relativiser, et à ne pas oublier d’où ils sont partis. Je leur ai appris à être à l’écoute de leur pays, car ce sont les futurs leaders de demain. Ils doivent à ce titre être exemplaires. En revanche, j’ai trouvé sur-place des joueurs athlétiques, respectueux et disciplinés, base de tout travail tactique. J’ai bossé comme un fou en Afrique, parfois trop, mais je m’insurge contre les propos d’Epinal sur l’indiscipline des joueurs africains. Le rythme, la joie, c’est le moteur de l’Afrique.

D-N : Même si vous n’avez pas remporté les Jeux africains à domicile, cela n’enlève rien à votre palmarès qui est plus qu’éloquent ; peut-on en avoir les grandes lignes ?

CLR : Je suis effectivement déçu de ne pas avoir pu offrir au Congo une médaille. On perd une demi-finale qu’on maitrisait bien, et le match de classement sur un tir au but raté, c’est rageant mais c’est la dure loi du sport. Mon palmarès est certes éloquent mais je ne suis pas seul dans l’histoire. J’ai eu la chance de tomber sur de bons joueurs, de bons dirigeants et sur un staff compétent. En gros j’ai quelques titres importants sans oublier les nombreux quarts et demi-finales ; ce sont : 2 fois vainqueur de la CAN avec le Cameroun en 1984 et en 1988 ; de la Coupe afro-asiatique des nations en 1985 avec le Cameroun ; vainqueur de la Coupe Amílcar Cabral en 1991 avec le Sénégal ; les Jeux de Brazzaville sans compter de nombreux tournois ; vainqueur pour la seule et unique fois par le Sultanat d’Oman de la Coupe du Golfe des nations 2009. Je ne vous parle pas des autres lauriers que j’ai pu glaner sous d’autres cieux. J’ai été au PSG, et on a gagné la Coupe de France et celle de la Ligue. J’ai eu beaucoup de chance

D-N : Vous êtes un dénicheur de talents, racontez-nous votre façon de fonctionner.

CLR : J’adore découvrir des talents. Je vais sur des terrains populaires, des tournois de foot, en somme partout on joue et pas que de façon formelle. Il m’est arrivé de prendre des jeunes qui jouaient dans la rue, dans des petites académies locales et en faire des footballeurs corrects. Je suis heureux d’avoir déniché Samuel Eto’o, Oman-Biyick, Cana-Biyick, André Ayew, Ebouélé, Georges Weah et plein d’autres que j’oublie. Ici au Congo, j’en ai déniché quelques-uns qui sont promis à une très belle carrière. C’est pourquoi je me bats contre les ‟entraineurs Club-Med”, ces gens qui signent des contrats juteux mais qui ne viennent dans le pays que lors des matches, le temps d’un weekend, et qui repartent parfois même avant les joueurs. Cela met en colère, Luis Fernandez, que je dise ça, mais c’est la vérité. On ne peut pas réussir en Afrique si on n’y vit pas. On ne prend pas l’argent des gens pour rester dans son cocon parisien. C’est immoral ! Mais c’est aussi la faute des dirigeants africains. Il m’arrive d’aller en Europe visiter des joueurs, mais l’essentiel du travail se fait en local. J’ai découvert des avants-centres que j’ai reconvertis et qui sont devenus les meilleurs joueurs des championnats européens. Parce que je vis sur-place. J’avais été le premier à créer des équipes nationales locales au hasard des matches de provinces ou de quartiers. D’ailleurs ils m’appellent tous « papa » parce qu’on est restés proches, et ils savent que je n’ai pas triché.

D-N : Qu’avez-vous retiré de vos expériences diverses et variées dans tous les pays où vous êtes passé ?

CLR : Des amitiés. Ma femme, mes enfants et moi-même avons beaucoup appris en termes de tolérance. Les extrémismes ne sont générés que par l’intolérance et la peur de l’autre. Quand je vois la montée de Front National en France, ça me fend le cœur, c’est effarant. Et je n’arrêterai jamais de dénoncer ces choses, même en Afrique où cela existe aussi. Je suis aussi un éducateur.

D-N : Hervé Renard qui est resté 7 ans avec vous n’a de cesse de louer votre générosité ; quel sentiment vous inspire cet hommage ?

CLR : J’ai appris à partager dès mon enfance dans ma Bretagne natale. C’est ma nature. C’est gentil de la part d’Hervé qui, à mon avis, est parti pour être un grand entraineur. J’ai un adage personnel qui dit : être généreux, c’est de l’égoïsme.

D-N : On sait qu’en Afrique, le politique n’est jamais très loin du sportif. Avez-vous déjà vécu ou subi des interventions politiques dans l’exercice de vos fonctions ?

CLR : Jamais ! Les gens savent que le jour où ça arrive, le soir je suis dans un avion pour rentrer chez moi. Il faut dire que les résultats aident aussi. Je ne suis pas démago ; quand je ne m’entends plus avec mes dirigeants, je préfère partir. Mais en général, je travaille dans de bonnes conditions sans me plaindre car je connais les réalités du terrain.

D-N : Qu’est-ce qui vous fait encore courir Claude Le Roy, avec le formidable parcours qui est le vôtre ?

CLR : La passion. Celle d’être sur un terrain, celle de dénicher des talents bruts et les amener au plus haut niveau. Le jour où aller diriger une séance d’entrainement me gonflera, ce sera la fin. J’arrêterai. Mon rêve serait d’arrêter en 2019 parce que la CAN a lieu au Cameroun, et ce serait pour moi une façon de boucler la boucle. C’est là que tout a commencé, et c’est là que j’aimerais finir 50 années de football. Je suis de plus en plus passionné par le football, le jeu, mais j’aime de moins en moins le monde du foot avec toutes les dérives. Regardez, j’ai un procès avec Strasbourg sur des histoires de contrats de joueurs alors que je n’y suis pour rien. Des gens véreux ont profité de ma naïveté. C’est perturbant. J’aurais pu gagner des fortunes avec tous les joueurs que j’ai dénichés. Mais cela ne m’intéresse pas. J’ai la chance de vivre de mes contrats d’entraineur qui sont corrects. Alors mon objectif ce n’est pas d’être le plus riche du cimetière ! J’aurais pu aller au Qatar, aux Emirats pour l’argent, mais je privilégie la passion. Et la passion, c’est en Afrique. Je privilégie l’humain.

D-N : Avec quelle sélection comptez-vous boucler la boucle en 2019 au Cameroun, sachant que votre contrat s’achève en novembre avec le Congo ?

CLR : Je ne sais pas. Mon agent s’occupe de ces questions. Pour l’instant, je suis au Congo et je m’investis à fond dans mon travail. J’ai de nombreuses propositions mais je n’ai rien décidé encore.

D-N : Vous avez de bons souvenirs de l’Afrique, c’est certain. Quels sont les mauvais ?

CLR : Trois m’ont profondément marqué. L’élimination en quarts de finale en 1992 au Sénégal alors qu’on avait la meilleure équipe du tournoi, et qu’en 90, on n’était pas loin de jouer la finale en Algérie. Ça été très dur, en plus avec un Jules Bocandé blessé. J’aurais tellement aimé offrir ce titre au Sénégal ! Le deuxième, c’est la demi-finale ratée avec le Ghana à domicile en 2008. On avait battu des cadors, et on perd sur une chandelle en fin de partie, pff ! Le dernier, c’est une satisfaction-déception. C’était à la CAN 2015. On sort premiers de notre groupe avec le Congo. On mène 2-0 contre le rival de la RDC, on se fait rejoindre puis battre (2-4). Ce jour-là, je voyais mes joueurs déjà en train de danser croyant que la qualification était acquise. J’aurais bien aimé avoir un temps-mort comme dans les autres disciplines pour pousser une bonne gueulante, hélas. En même temps, cela faisait belle lurette que le Congo n’était pas parvenu à un quart de finale d’une CAN. Le football est en cela une magnifique école d’humilité.

D-N : Comment vous voyez-vous vivre sans le foot ?

CLR : Je vais écrire des scénarios de films, des romans. Depuis le temps que des amis me le demandent, je crois qu’il sera alors temps de découvrir un autre milieu. Je n’en avais pas le temps mais je crois que je ne vivrai pas très loin d’un théâtre et d’un stade de football.

D-N : Et pour conclure ?

CLR : Je répète souvent que j’ai eu beaucoup de chance dans la vie. Je suis né avec la poche des eaux de ma mère sur la tête. C’est un signe de chance en Bretagne. Lorsque les anciennes du village sont venues le constater, elles l’ont confirmé en me touchant la tête. En Chine où j’ai aussi entrainé, mon nom signifie ‟chance éternelle” Vous comprenez pourquoi depuis, je vis quelque chose d’extraordinaire. J’aime la vie que je vis, et je ne la changerais pour rien au monde !

Malick Daho

Publié en octobre 2015 | Diasporas-News



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