L'article

17
févr
2015

L’épilepsie, si fréquente et pourtant si mal connue

Elle touche 2,4 millions de nouveaux patients chaque année dans le monde, mais peine parfois à être diagnostiquée tant elle peut prendre de visages variés.

Une journée mondiale n’est pas une raison suffisante pour parler d’une maladie. Mais lorsque cette dernière est aussi fréquente que mal connue et entachée de fantasmes…

L’épilepsie, c’est 50 millions de patients dans le monde dont plus d’un demi-million en France ; la moitié d’entre eux a moins de 20 ans. La crise résulte d’une décharge anormale et simultanée de milliers de neurones suite à un déséquilibre entre différents neurotransmetteurs, les composés chimiques chargés de transmettre des informations entre les neurones. Pris entre neurotransmetteurs excitateurs et leurs « confrères » inhibiteurs, les réseaux neuronaux s’emballent, de façon localisée ou généralisée à tout le cortex.

Des dizaines d’épilepsies

Sous cette définition se cachent mille causes, mille formes et mille pronostics. Le grand public ne connaît souvent que la crise « grand mal » : convulsions, cris, bave et perte de connaissance, et son cortège de peurs et croyances. Mais « il existe des dizaines de types d’épilepsie », explique le Dr Mihaela Vlaicu, épileptologue et chercheuse à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière (Paris).

La cause sous-jacente peut être connue (une lésion cérébrale, une tumeur…) ou non, voire simplement suspectée. La génétique a fait des progrès et « de nouveaux gènes expliquant des épilepsies sont régulièrement découverts », selon le Dr Vlaicu. La même maladie peut être clémente chez un patient et provoquer des dizaines de crises quotidiennes chez un autre. Et deux épilepsies aux manifestations ressemblantes peuvent relever de syndromes très différents. Or le juste diagnostic est essentiel, car des médicaments couramment utilisés contre certaines épilepsies peuvent en aggraver d’autres. « L’épileptologie est une spécialité dans la spécialité », précise le Dr Vlaicu.

Certains syndromes sont rares : l’épileptologue évoque ainsi ces épilepsies induites par la lecture ou encore ce patient qui « entendait de la musique et ne voulait pas consulter de peur qu’on lui parle de schizophrénie. Il avait une petite lésion cérébrale, qui a pu être opérée ».

Les absences, surtout chez les enfants

Plus fréquente que cette étonnante épilepsie « musicogène », la crise d’absence concerne surtout les plus jeunes. « L’enfant se fige quelques secondes, le regard fixe, et peut laisser tomber ce qu’il a en mains. » Ces absences peuvent être lourdes de conséquences, mais sont trop souvent mises sur le compte de la paresse par un enseignant ou un entourage non avertis. Quant aux myoclonies, sortes de sursauts involontaires et fugaces d’un ou plusieurs membres, elles risquent d’être confondues avec une banale maladresse.

Présidente de l’association Épilepsie-France, Laïla Ahddar rêve donc qu’une consultation chez un épileptologue soit systématiquement prévue lorsqu’une épilepsie est suspectée. « Encore faut-il qu’un médecin vous adresse à l’hôpital, précise-t-elle. C’est problématique pour les jeunes femmes, chez qui il y a beaucoup de diagnostics différentiels comme la tétanie, ou avec les pédiatres qui veulent trop souvent “garder” leurs patients et pensent savoir les soigner. » Lorsque le malade est adressé à un spécialiste, il doit s’armer de patience. « En France, entre un passage aux urgences et le premier rendez-vous dans un service spécialisé, il peut s’écouler entre deux et six mois selon la région », déplore Laïla Ahddar.

Autant de temps perdu alors que le mal doit être vite pris en charge sous peine de s’aggraver, souligne le Dr Vlaicu. « On peut dire que la crise provoque la crise, et il y a des modifications électrophysiologies, anatomiques, etc. Il ne faut pas laisser le patient en faire trop. »

Trois générations de médicaments

Les remèdes ne manquent pourtant pas. « Trois générations de médicaments existent et une quatrième arrive, chacune entraînant moins d’effets secondaires que la précédente », dit le Dr Vlaicu. Parfois, il faut mixer plusieurs molécules mais, chez 70 % des patients, cela suffit. Si, malgré un diagnostic correctement posé, l’épilepsie résiste pendant plus d’un an à au moins deux médicaments prescrits à des doses très élevées, elle sera dite « pharmacorésistante ».

D’autres armes pourront alors être employées : la chirurgie cérébrale, réservée à certains patients, « très efficace et bien maîtrisée », selon le Dr Vlaicu. Le régime cétogène, qui consiste à supprimer de l’alimentation une très grande part des glucides pour privilégier les lipides, est efficace chez certains enfants ; mais contraignant, difficile à suivre sur le long terme et probablement moins efficace chez les adultes, il ne leur est quasiment pas proposé.

La stimulation du nerf vague permet de diminuer la fréquence et l’intensité des crises. Avec 70.000 malades opérés dans le monde, dont 2600 en France, « on est assez en retard, admet le Dr Vlaicu. La technique est assez facile, mais pratiquée par trop peu de neurochirurgiens ». Il s’agit d’installer dans le thorax un petit boîtier envoyant à intervalles réguliers des impulsions sur le nerf vague, qui passe par le cou et rejoint le tronc cérébral puis, via le thalamus, le cortex. « Soyons clairs, sourit le Dr Vlaicu : on a des idées, mais on ne sait pas réellement pourquoi ça marche. »

Les mathématiques au secours de la recherche

Des scientifiques ont montré que la crise épileptique existait à l’état latent chez chacun de nous et ont modélisé la manière dont elle se déclenche.

Autrefois considérée comme un don des dieux, puis comme une manifestation du diable, l’épilepsie est trop souvent confondue avec une maladie psychiatrique. Comment ces individus soudainement pris de convulsions incontrôlées, qui tombent inconscients puis se réveillent sans aucun souvenir de l’événement, pourraient-ils être autres que fous ?

« Il existe une vraie discrimination à l’encontre des épileptiques, confirme le Pr André Nieoullon, neurobiologiste et président du conseil scientifique de la Fédération pour la recherche sur le cerveau. Et pourtant, si la maladie est bien contrôlée (c’est le cas pour 70% des patients, NDLR), la seule contrainte est de prendre tous les jours son médicament. Vous connaissez sûrement sans le savoir des épileptiques. » C’est en effet la maladie neurologique la plus courante après la migraine, et chacun de nous a une chance sur dix-sept de faire un jour une crise d’épilepsie ; mais elle peut prendre des formes très variées et être discrètes : une contraction musculaire ténue, une absence de quelques secondes…

Encodée dans tout cerveau

Des chercheurs de l’Inserm viennent de démontrer que la crise d’épilepsie est encodée dans tout cerveau, même sain. Viktor Jirsa et Christophe Bernard (Institut des neurosciences des systèmes, Inserm, université d’Aix-Marseille) ont mis au point une modélisation mathématique de l’épilepsie et publié leurs travaux dans la très réputée revue Brain. Conclusion de Christophe Bernard : « La crise d’épilepsie existe à l’état latent dans tous les cerveaux. »

Les crises d’épilepsie obéiraient à des règles mathématiques très simples, malgré la grande variété de leurs formes et des mécanismes biochimiques qui les sous-tendent. « Cinq équations gouvernent l’entrée et la sortie de crise, comme d’autres gouvernent la transition entre l’état liquide et l’état gazeux », raconte Christophe Bernard.

Un château interdit

Pour expliquer la crise d’épilepsie, Christophe Bernard suggère une image très simple. Le cerveau serait un paysage où se promène un personnage. Mais dans cette contrée se dressent des châteaux interdits : si l’on y pénètre, on fait une crise d’épilepsie. De hautes murailles en bloquent l’accès, mais certaines sont fragiles : encore en construction chez l’enfant, parfois ébréchées chez la personne âgée ou à cause d’une maladie neurologique (Alzheimer, autisme, Parkinson). Ces murailles sont aussi franchissables par le jeune adulte si un événement extrême (traumatisme crânien, électrochoc…) le catapulte au sein du château. En suivant cette image, les chercheurs ont en fait décrit de manière mathématique l’entrée et la sortie du château.

Ce modèle a été construit en étudiant des crises induites in vitro dans des hippocampes de souris. Quatre façons d’entrer en crise et quatre façons d’en sortir ont été identifiées sur les électroencéphalogrammes (EEG). « Quatre fois quatre, cela fait seize types de crises différentes », calcule Christophe Bernard. La validité du modèle a été confirmée in vivo, chez des animaux aussi divers que la mouche, le poisson zèbre ou la souris, puis chez l’homme. Là encore, les trajectoires d’entrée et de sortie de l’événement suivaient les mêmes règles.

« Activité primitive »

L’analyse des EEG chez l’homme a même montré que 83% des crises focales (celles qui ne concernent, du moins à leur début, qu’une région précise du cerveau) démarrent et finissent de la même façon, en dépit de manifestations cliniques variées. « La crise d’épilepsie est peut-être la forme d’activité la plus primitive que le cerveau peut générer », en conclut le chercheur.

« C’est la première fois que l’on démontre à ce point cette invariance, commente Stéphane Charpier, professeur de neurosciences et directeur de recherches à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (Paris). Ces chercheurs ont étudié des espèces très différentes, et en ont extrait un dénominateur commun dans le début, le décours et la fin d’une crise d’épilepsie. Ce modèle mathématique montre des propriétés minimales, qui seraient identiques dans des types et localisations de crises très variés. » Bases théoriques

Les chercheurs espèrent que leur modèle permettra, à terme, de tester de nouveaux médicaments ou aidera les cliniciens à mieux personnaliser les traitements. Les antiépileptiques visent en effet à rétablir l’équilibre rompu entre les substances chargées d’exciter ou d’inhiber les neurones, et le modèle des chercheurs marseillais décrit ce moment où l’activité électrique change brutalement.

« Ce modèle donne de bonnes bases théoriques pour comprendre ce qui se passe dans l’épilepsie. Mais il ne donne pas encore de solutions immédiates aux cliniciens, nuance Fernando Lopes da Silva, professeur émérite au Centre de neurosciences de l’université d’Amsterdam. Il s’agit plutôt de donner aux chercheurs des indices pour orienter leur pensée. » Pourra-t-on prédire la survenue d’une crise d’épilepsie ?

Prédire la crise ? Graal de neurologue … Le modèle de Christophe Bernard, selon lui, parvient à « dire à quelle distance on se trouve d’une crise ». « Prédire les crises, c’est l’intérêt à long terme de ce type de modèles. On arrive à le faire en laboratoire, mais en pratique, ça ne marche pas encore très bien », nuance Stéphane Charpier. « Les changements qui ont lieu avant la crise sont très ténus et localisés, donc difficiles à détecter », ajoute Fernando Lopes da Silva.

Plusieurs équipes ont déjà testé des dispositifs d’alerter du patient, mais ils ont notamment produit trop de fausses alarmes. Les chercheurs de Marseille suggèrent que celles-ci étaient peut-être justifiées : le cerveau des patients se serait bien approché du seuil de la crise, mais aurait su s’en éloigner à temps.

Source : Le Figaro Santé



repondre Réagir à cet article    

Les commentaires (0)

> L'ARTICLE EN IMAGE
> L'AUTEUR
> Audience
  • 174 visites
> Faire suivre l'info

ARTICLES SIMILAIRES


 
Administration