L'article

17
févr
2015

« L’hypnose est avant tout une pratique médicale »

INTERVIEW - Auteur du « Grand livre de l’hypnose » (Eyrolles), le Dr Grégory Tosti enseigne l’hypnose médicale à Paris-VI et exerce à l’hôpital Ambroise-Paré (Boulogne-Billancourt).

L’hypnose a parfois des airs de magie… Comment fonctionne l’hypnose thérapeutique ?

Dr Grégory TOSTI. - L’hypnose thérapeutique est une expérience de modification perceptive. En modifiant nos représentations, elle permet de changer la manière dont on perçoit un élément, de dédramatiser une situation, de remettre un problème en perspective… Ainsi la cigarette perd son attrait irrésistible, un événement du passé qui nous obsédait retrouve sa juste place dans nos mémoires, les conflits au travail ne nous perturbent plus.

Est-ce de la psychologie ou de la neurologie ?

On considère qu’en hypnose le patient est embarqué tout entier dans l’expérience. Corps et esprit, psyché et soma. Mais le développement des neurosciences, en particulier de l’imagerie fonctionnelle, a montré que des modifications importantes et reproductibles de l’activité cérébrale apparaissent pendant l’expérience hypnotique. Les zones cérébrales concernées sont, entre autre, celles qui sous-tendent la perception corporelle, la production d’images mentales ou le traitement de l’information émotionnelle. Il existe donc un substrat neurologique aux changements produits par l’expérience hypnotique.

Faut-il être médecin pour pratiquer l’hypnose thérapeutique ?

On peut être capable de provoquer des phénomènes hypnotiques sans être professionnel du soin, cela ne veut pas veut dire qu’on est capable de soigner une douleur, une phobie, une anxiété, une addiction, une psychose ou entretenir une hypnoanalgésie pendant un acte chirurgical. Tout ceci est affaire de bon sens : seul un psychiatre est habilité à traiter des pathologies psychiatriques, un anesthésiste à induire une analgésie au bloc opératoire, etc. L’hypnose n’est qu’un outil qui s’ajoute au savoir-faire et à l’expérience, il est donc essentiel de faire appel à un professionnel de la santé (médecin, mais aussi psychologue, sage-femme, chirurgien dentiste, etc.).

Dans quels domaines l’hypnose est-elle utilisée ou pourrait-elle l’être ?

Ses champs d’application sont très larges. En cabinet ou à l’hôpital, elle a trouvé une place de choix dans la psychiatrie, la médecine psychosomatique, la médecine interne, la dermatologie, la gastro entérologie, le traitement de la douleur chronique, l’obstétrique, la pédiatrie, plus récemment la gériatrie et les soins palliatifs. Elle peut accompagner des patients atteints de maladies graves, comme des cancers : cela ne veut évidemment pas dire que l’hypnose « guérit » le cancer, mais qu’en changeant la manière dont les traitements sont perçus, on peut réduire les effets secondaires et améliorer la récupération et la gestion du stress, donc vivre les soins dans un contexte plus paisible.

Y a-t-il des gens plus ou moins sensibles ?

Les études sur la suggestibilité montrent qu’il existe dans la population 10 % de personnes très sensibles à la suggestion (ce qui n’a rien à voir avec le fait d’être ou non influençable dans la vie courante), 80 % moyennement sensibles et 10 % peu sensibles. Cependant, l’hypnose est toujours possible. Il suffit de trouver le bon chemin.

Y a-t-il des limites à ce que l’on peut faire faire aux patients ?

Dans le contexte de l’hypnose médicale, la relation patient-thérapeute doit être honnête et explicite ; avec ou sans hypnose, le professionnel de soin est lié par l’éthique qui s’applique à sa profession. Par ailleurs, le thérapeute ne fait qu’accompagner le patient dans l’expérience de l’hypnose, qui ne permet pas de lui faire faire quelque chose qu’il ne veut pas faire. Il n’y a pas de notion de « prise de pouvoir » ou de « perte de contrôle », ce sont des idées reçues véhiculées par l’hypnose de spectacle.

Qu’est-ce qui différencie l’hypnose thérapeutique de celle des salles de spectacle ?

C’est le contexte qui change tout. Dans le contexte du soin, on cherche à rendre au patient sa liberté. Dans l’hypnose de spectacle, on utilise une hypnose directe et autoritaire sur des personnes très suggestibles pour en faire des marionnettes et les faire obéir aux suggestions les plus farfelues, dans le seul but de divertir le public.

Cette hypnose de spectacle vous fait-elle du tort ?

Oui, elle fait du tort aux patients comme aux hypnothérapeutes. D’abord parce que l’hypnose pratiquée en dehors de tout cadre thérapeutique peut être dangereuse. Une contre indication classique est l’existence de troubles dissociatifs : il faut alors utiliser des techniques spécifiques, sinon l’hypnose est susceptible d’aggraver la dissociation.

En outre, l’hypnose de spectacle véhicule une mauvaise image d’une expérience fondamentalement humaine qui, maniée avec respect et savoir faire, permet de remettre le patient dans le mouvement de la vie. À l’origine, l’hypnose est une pratique médicale qui s’est transmise de génération en génération de médecins jusqu’à nos jours. Sa fonction première est le soin.

Des pompiers apaisent les victimes grâce à l’hypnose

Pour soulager les blessés dans des situations traumatisantes, les pompiers du Bas-Rhin se forment à l’hypnose, une initiative unique en France.

« Regardez-moi fixement dans les yeux. Votre esprit s’évade, votre corps s’apaise ! » Au centre de secours d’Haguenau, quelque 120 pompiers ont déjà acquis des bases des techniques hypnotiques, utilisables par exemple pour prendre en charge une personne incarcérée dans sa voiture accidentée, ou coincée sous des gravats, ou encore victime d’une crise d’asthme ou de spasmophilie.

« Ce sont des techniques verbales, gestuelles, respiratoires, qui visent à apaiser la douleur et l’anxiété, mais ne doivent évidemment pas se substituer aux gestes classiques du secourisme », explique Cécile Colas-Nguyen, sage-femme, officier infirmier chez les pompiers du Bas-Rhin et formatrice en hypnose médicale.

Pendant qu’une équipe de pompiers s’affaire pour préparer une perfusion ou du matériel de désincarcération, le secouriste formé à l’hypnose s’efforce d’instaurer un contact privilégié avec la victime, puis de dévier son attention loin de la scène traumatisante qu’elle est en train de vivre. Attentif à son rythme respiratoire, il adopte une élocution apaisante et veille à éviter tout vocabulaire négatif - il évoquera ainsi le « bien-être » de la personne plutôt que sa « douleur ».

Le chef du centre de secours d’Haguenau, David Ernenwein, se déclare « convaincu » par la méthode. « Nous avons tous constaté que quand on prend la main des gens, ça se passe mieux, même si on ne mettait pas le mot « hypnose » là-dessus. Le premier secours qui peut être apporté, c’est d’apaiser les victimes, et cette technique va nous donner des clefs pour ça, pour qu’elles souffrent moins », analyse-t-il.

« L’intervention leur paraît plus courte »

Le Dr Yves Durrmann, médecin chef des pompiers du Bas-Rhin, rêve désormais de voir l’expérience élargie à l’ensemble de la France. Pour cela, elle devra d’abord être validée scientifiquement : pendant au moins six mois, les pompiers d’Haguenau vont consigner dans un registre certains paramètres médicaux des victimes qu’ils prennent en charge (comme leur fréquence cardiaque, leur niveau de douleur ou leurs signes émotionnels). Les résultats seront comparés avec ceux obtenus dans des cas similaires par les pompiers de Sélestat (Bas-Rhin), qui n’utilisent pas l’hypnose.

« Notre première évaluation laisse déjà entrevoir un bénéfice : dans 100% des cas, les personnes prises en charge évoquent une distorsion du temps, c’est-à-dire que l’intervention leur a semblé moins longue qu’en réalité », souligne Cécile Colas-Nguyen.

Au ministère de l’Intérieur, l’expérience est considérée avec autant de bienveillance que de prudence. « L’hypnose médicale, on sait depuis longtemps que ça marche, que ce n’est pas un placebo », observe le Dr Stéphane Donnadieu, médecin-pompier et conseiller du directeur général de la Sécurité civile. « Seulement, il faut des gens bien formés. C’est là le défi : les secouristes ne peuvent recevoir qu’une courte formation. De toute façon, on ne peut pas vraiment parler d’hypnose, il s’agit plutôt d’employer certaines techniques hypnotiques », explique ce responsable, qui juge que « si ça peut amener plus de calme, d’empathie, d’écoute, c’est déjà pas mal ». En outre, « il faudra voir si les pompiers arrivent à utiliser efficacement ces techniques d’apaisement dans des circonstances bruyantes et traumatisantes », souligne-t-il.

Sur ce point, la formatrice en hypnose est formelle : « Ce n’est pas un problème. On peut aider la victime à faire abstraction de ce qui se passe autour d’elle. Et le bip-bip des appareils médicaux peut même nous aider à fixer son attention pour mieux l’emmener ailleurs. »

L’hypnose se fait une place dans les cabinets dentaires

Aujourd’hui mieux acceptée dans la communauté médicale, cette technique de relaxation et d’analgésie s’avère particulièrement appréciable dans la gestion de la douleur.

L’hypnose gagne ses galons en médecine dans la gestion de la douleur.

Récemment, la technique a été utilisée sur une chanteuse professionnelle, pendant son opération d’une tumeur à la gorge, en remplacement d’une anesthésie générale. Chez le dentiste, l’hypnose est également de plus en plus utilisée pour soulager, ou pour détourner l’attention de la douleur, et sera l’un des points abordés au prochain congrès de l’Association Dentaire Française (ADF) en novembre prochain.

« L’hypnose est un état de fonctionnement psychologique par lequel un patient, en relation avec un praticien, fait l’expérience d’un champ de conscience élargi », explique dans un communiqué le Pr Antoine Bioy de l’institut français d’hypnose (IFH). En d’autres termes, une personne hypnotisée se trouve dans un état où sa conscience se dissocie partiellement de la réalité. Nous en faisons tous l’expérience de manière naturelle lorsque, sur un trajet familier, nous n’avons pas de souvenir clair de nos actions des quelques dizaines de secondes précédentes. Ai-je bien fermé ma porte à clef ? Est-ce que le dernier feu était vert ? Cet état de conscience, tel les rêvasseries enfantines, est proche de l’état d’hypnose utilisé pour la gestion de la douleur.

« Les enfants particulièrement réceptifs »

Au cabinet dentaire, l’hypnose peut remplir plusieurs tâches : elle peut venir renforcer une anesthésie locale, ou la remplacer pour les personnes souffrant d’allergies aux produits anesthésiants. Elle peut aussi soulager l’anxiété des patients phobiques de la roulette, pour qui le stress amplifie la sensation douloureuse. Enfin, un accompagnement hypnotique peut aider à réduire la prise de médicament après les interventions.

« Les enfants sont particulièrement réceptifs à l’hypnose », explique au Figaro Julie Morvan, psychologue et hypnothérapeute de l’IFH. « Pour eux, c’est comme un jeu, et ils se prêtent à l’exercice sans problème. Mais le scepticisme de certains patients au regard de l’hypnose ne définit pas leur réponse aux techniques. La plupart des gens y sont sensibles, du moment qu’ils y mettent un peu de volonté. »

Plusieurs techniques existent, certaines très simples comme l’utilisation d’une voix douce et monocorde. D’autres sont plus élaborées : des suggestions directes d’analgésie - en générant l’idée de froid ou d’engourdissement -, de distanciation de lieu géographique et temporel - en incitant le patient à s’imaginer dans un endroit familier et apaisant -, ou encore de distraction par la confusion, la surprise ou la saturation d’informations.

Créer une atmosphère

« J’ai une grande appréhension des soins dentaires, c’est pourquoi j’ai demandé à être traitée sous hypnose à l’hôpital », raconte au Figaro Christine, infirmière. « Quand on appréhende la douleur, elle prend des proportions bien supérieures à la simple douleur physique. J’ai subi deux opérations, une extraction de dent de sagesse et une dévitalisation, et tout s’est bien passé. L’hypnothérapeuthe a surtout travaillé sur la douleur post-soin et la suggestion de cicatrisation. Je n’ai même pas eu besoin de prendre d’antalgiques après l’opération. » Christine dit ne pas se rappeler tous les détails de l’opération et a perdu la notion de temps, mais elle se souvient du fauteuil, de la lumière, du bruit et de la sensation lorsque le dentiste a extrait la dent. « Je me sentais comme à une réunion ennuyeuse, lorsqu’on déconnecte ! Je souhaitais aller le plus loin possible dans mes rêves, donc j’ai choisi d’être dans l’espace. Mais j’étais consciente, et je pouvais répondre lorsqu’on me parlait. »

« L’hypnose s’étend aussi hors du fauteuil de dentiste », ajoute Julie Morvan. « Dès son arrivée, le patient peut être mis dans des conditions favorables pour atténuer son anxiété. Les assistants dentaires peuvent aussi être formés à la communication hypnotique, car un travail dès la prise de rendez-vous est bénéfique. Pour certains patients très anxieux, il est même possible de réaliser une séance d’hypnose préliminaire. »

Un regain d’intérêt récent

L’hypnose, qui s’est historiquement développée dans le champ dentaire depuis le XVIIIe siècle, bien avant les spectaculaires opérations chirurgicales, refait son chemin dans les cabinets médicaux depuis une dizaine d’années. L’IFH forme une cinquantaine de professionnels par an et quelques autres structures proposent des formations similaires. Sur plus de 40.000 dentistes recensés en France en 2013, la pratique reste donc très marginale. « Le problème, c’est que les dentistes exercent dans leur immense majorité en libéral, et il leur est difficile de se libérer plus de deux jours pour notre formation, contrairement aux hospitaliers », explique au Figaro le Pr Bioy. « Ils sont aussi dans l’ensemble mal informés sur les avantages. Ils ne perçoivent pas toujours l’intérêt de l’associer à l’anesthésie chimique et redoutent, à tort, de voir la durée de leurs consultations augmenter. »

L’apport de preuves scientifiques de l’influence de l’hypnose sur des zones du cerveau liées à la gestion de la douleur, notamment sur celles liées à l’action des composés morphiniques, joue en sa faveur. La patientèle est dans l’ensemble très réceptive et demandeuse, affirme Julie Morvan. « L’hypnose peut avoir un tel effet apaisant que parfois, lorsque les patients retournent chez leur dentiste, ils finissent par éprouver une sensation de bien-être une fois assis dans le fauteuil ! », assure-t-elle.

Source : Le Figaro Santé



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