L'article

12
déce
2014

La quadrature du cercle tribal : les tribulations de Patrice Nganang à Kafkaville

Parti au Cameroun pour une cérémonie qui aurait dû être banale, Patrice Nganang s’est retrouvé manu militari-avec plumes, prix et discours- au poste de gendarmerie, sous la garde vigilante de bidasses aux tronches patibulaires. On imagine ces cerbères bavant et pestant de l’avoir repris ourdissant une autre conspiration contre la tranquillité de l’homme-dieu d’Etoudi, sans doute cousin de celui de Bisso. Il aura donc fallu une escouade de la gendarmerie, barda et mitraillette en bandoulière pour venir dire son fait à Patrice Nganang et ses compagnons du jour.

Leur crime ? " Troubles graves à l’ordre public ". Ce motif, on le sait assez, occupe une place privilégiée dans le vocabulaire concentrationnaire de la tyrannie nationale. Patrice Nganang est à présent libre ; et c’est bien ainsi, pour tout le monde. On serait porté à rire de l’affaire et tourner en dérision la phobie de l’insurrection qui hante la biyacratie depuis la chute de la maison Compaoré, tombée comme un château de cartes, au grand dam de ses griots. Il faut pourtant prendre l’affaire au sérieux parce que les tribulations de Patrice Nganang ont mis à en lumière l’hydre du tribalisme, celui qui fait système si profondément avec le destin politique de Paul Biya que des officiers de la gendarmerie ont cru faire œuvre civique en interrogeant vigoureusement Patrice Nganang et ses compagnons, espérant d’eux qu’ils passent aux aveux complets, confessant par exemple que le prix Bibi Ngota ne serait qu’un écran de fumée, une machination ourdie par un Bamiléké, un de plus, a-t-on appris, venu au Cameroun renverser Biya. Rien moins que cela ! Tout nous ramène donc à la quadrature du cercle tribal qu’est devenue la politique camerounaise, insolublement hantée par une bamiphobie qu’on tiendrait pour un simple pet pestilentiel et caricatural si elle ne s’accompagnait trop souvent d’une menace cyclique, avec son cortège d’intimidations et ses tentatives brutales de victimisation.

Comme un paon au flanc de la cité, Patrice Nganang dérange ; ses questions mettent mal à l’aise. Mais ce trublion n’en a cure : se faire des amis n’est pas son passe-temps favori, lui qui ne prospère intellectuellement que dans la posture d’un écrivain-cassandre seul contre tous, avec ses sentences parfois incendiaires. Mais il est temps de le prendre au sérieux, voire au tragique : il est peut-être le miroir qui projette le reflet pusillanime de ce que nous sommes, comme pseudo-nation enfoncée dans des bantoustans de l’esprit renforcés tenus ensemble par le cache-sexe suprême au nom évocateur d’équilibre régional.
Les faits tribaux n’ont pas démenti Patrice Nganang : jugeons-en, sans faux-fuyants. Au poste de gendarmerie, on lui a demandé de décliner sa " coutume ". Tout son anglais, son allemand, son français et son medumba n’ont servi à rien. Celui qui gagne sa vie du haut d’un magistère professoral n’a rien saisi à l’affaire.

Explication donnée, il s’est rendu compte qu’on lui demandait de décliner son label tribal, celui auquel l’Etat ravale ses citoyens au Cameroun, faisant ainsi d’eux des choses tribales qui ne sont citoyennes que par dérivation, comme par effraction, par pitié et condescendance. Patrice a donc dit ce qui lui semblait aller de soi : " Bangangté ", comme il en a pris l’habitude depuis que, par défi, il a enfilé sa tribalité en bandoulière, pour accepter le crachat d’une république bananière incapable de tenir ses promesses d’égalité. Patrice que peu de choses tribales surprennent s’est entendu dire " Bamiléké, tu es Bamiléké ", sur le ton d’un quêteur de vérité tenant sa trouvaille au terme d’épuisantes investigations.

En l’espèce, classer Patrice dans la rubrique tribale " bamiléké " n’est pas un simple exercice de localisation géographique ou ethnoculturelle. Le dire comme tel, c’est l’exhiber comme une preuve absolue d’une " complomanie " qui serait innée chez ceux qu’on nomme " bamiléké ".

" Si ce n’est toi, c’est donc ton frère. Je n’en ai point, c’est donc quelqu’un des tiens. Car vous ne m’épargnez guère..." Par acculturation assumée, je reviens régulièrement au loup de la fable. Jamais pourtant cette référence ne m’a parue aussi limpide qu’aujourd’hui. Elle facilite la mise en lumière de ce qui est jeu dans l’indexation de Patrice Nganang comme bamiléké, c’est-à-dire, comme un conspirateur indécrottable qui mériterait toutes les vexations. Le passage inouï au poste de gendarmerie est la métaphore de la quadrature du cercle tribal camerounais, avec ses cerbères-maison qui croient défendre un bien menacé - ici le pouvoir - par ceux qui le convoiteraient injustement. Après tout, ne sommes-nous pas dans une république où de " hautes autorités " peuvent impunément déclarer qu’elles ont donné le gite, le couvert, le comptoir au marché et le terrain pour deux sous à des ingrats qui, l’ayant malicieusement mesuré à la fronde, auraient ensuite tout pris, pour ne pas dire tout volé, eux qui se sentent maintenant pousser des ailes pour vouloir un pouvoir auquel ils n’auraient pas droit, en vertu d’un axe nord-sud dit aujoulatiste supposé garantir la paix sociale ? Ne sommes-nous pas dans une république où des dignitaires ont déclaré que la magistrature suprême doit être fermée aux Bamiléké, en toute impunité ? J’imagine les officiers déclarer triomphalement : c’est un " bamiléké ", ce sont toujours les " mêmes " ! Patrice Nganang serait donc le maillon d’une chaine de conspirateurs, avec ses ramifications malignes. Citons quelques exemples, pêle-mêle : le Tribunal Article 53 et ses procès qui agitent les nuits de l’homme-dieu d’Etoudi, le prix Bibi Ngota, etc... Pourquoi ne pas citer, tant qu’on y est, la barbe de Patrice, cette parure de maquisard assoiffé de sang et de pouvoir ?

Patrice Nganang a donc été démasqué, on connait désormais les armes de destruction massive bamiléké ! Kafka ne ferait pas mieux. Cela vaut bien un nom de baptême, pour faire pédant : le Cameroun est désormais, par mes soins, nommé Kafkaville, lieu de toutes les obsessions tribales, ceux d’un système traquant sans cesses " les mêmes ", ces conspirateurs qui n’en finissent pas de troubler l’ordre public.

Il ne faut pas en rire. le grand scandale des tribulations de Patrice Nganang à Kafkaville-Cameroun tient à ceci, essentiellement : des gens venus saluer l’excellence se sont retrouvés, après moult frayeurs, au poste de gendarmerie, sous l’escorte musclée de trouffions armées jusqu’aux dents, crachant une nauséabonde lave tribale, tournant en dérision les professions de foi de l’équilibre dit régional : comment comprendre qu’en pleine ville de Douala, lieu cosmopolite par excellence, les geôliers de Patrice Nganang et ses compagnons s’expriment dans la même langue, disent représenter l’Etat, pour aussitôt manifester leurs intentions réelles, celles qui inspirent une vilaine bamiphobie, celle qui s’est vouée à la traque dite salvatrice des " mêmes ", ces invétérés comploteurs qui perturberaient la paix civile, la quiétude de tous et de chacun, protestant avec véhémence, parce qu’ils détesteraient le prince d’Etoudi, alors que les gens " bien " sous toutes les coutures se passeraient bien de toutes ces commotions ?

On ne sortirait pas de la quadrature du cercle tribal sans interroger profondément et décisivement les épisodes de folie tribale comme celui qui a fait de Patrice Nganang l’« Exhibit A », la preuve d’inculpation majeure dans une instruction tribale de ses activités libres d’ami de l’excellence. En le ravalant au statut de Bamiléké sans considération de sa propre déclinaison de sa " coutume ", on a voulu faire de lui l’objet victimaire et impunément destructible d’une paranoïa tribale d’Etat, celle qui classe les citoyens en amis et ennemis, en fonction de leurs "coutumes ". Il y a les " bons ", ceux qui ne font jamais rien de mal, puis, les " mêmes ", les fonctionnaires de la conspiration et de l’insurrection.

Le scandale, disais-je tantôt, est que Patrice Nganang et ses compagnons aient subi un interrogatoire tribal et tribalisant dont la fonction principale était visiblement de lancer un signal malsain : interroger des personnes soupçonnées d’avoir porté atteinte à l’ordre public est essentiellement une croisade contre les " mêmes ".

Le paradoxe tient à ceci que cette croisade a été menée, elle aussi, par les " mêmes " d’un camp différent, celui de ceux qui se tiennent pour des soldats tribaux d’une république de bantoustans mentaux. Dans un monde parfait, une politique d’équilibre dit régional- c’est-à-dire, un " équilibre de la coutume "- ne produirait jamais une distribution des fonctions d’autorité dans un poste de gendarmerie où les officiers parlent la même langue, traquent les " mêmes ", sans répit, parce qu’ils se croient en mission tribale commandée. La présence de ces officiers dans ce poste de gendarmerie nous met en face du refoulé tribal : c’est par les chemins que nous empruntons pour l’éviter que nous le rencontrons sur nos chemins, comme dans un récit mythologique œdipien. Patrice Nganang a rencontré le refoulé tribal sous la pression d’un interrogatoire musclé qui l’a ravalé à une tribalité déclarée conspirationnelle, par ceux dont le travail est d’assurer la sécurité de tous et de chacun. Ils ont montré leur vrai visage de " trouffions de la jacquerie tribale ", comme l’a dit, en son temps, un savant du sérail.

L’erreur serait pourtant de tenir ces bidasses pour la vérité ultime de la république et ses gens, le mot de la fin qui révèlerait, à jamais, le vice indépassable d’un Etat civiquement mort-né par la faute d’un défaut tribal congénital. Le temps est venu, comme Patrice Nganang, de s’attaquer au tribalisme, pour l’abjurer. Incontournablement, la psychanalyse collective ne saurait faire l’économie d’une mise en procès du refoulé tribal, pour l’exorciser enfin. Et cela passe par une criminalisation, comme ailleurs on criminalise le racisme. Il est rassurant que, dans la clameur bamiphobique de bidasses enivrées de rhum tribal, d’autres soient venus, comme Anicet Ekanè, parce qu’ils savent que la fureur tribale cache ce qu’on veut refuser au plus grand nombre : la liberté, la justice. Rejeter la cause tribale, ce n’est pas identifier de nouvelles catégories ; immanquablement, cela implique une tâche simple : porter au grand jour le refoulé tribal, demander des comptes, pour qu’on sache par quelle alchimie des fonctionnaires de la gendarmerie s’érigent soudain en gardien de la cause tribale. Le Cameroun mérite mieux. On devra donc s’habituer à entendre les protestations de Patrice Nganang quand il instruit le procès de l’Etat tribal et ses partisans. Nous serons tous les " mêmes ", aussi longtemps que l’être restera source d’opprobre et de suspicion. On ne déconstruira l’Etat tribal qu’en le comprenant du point de vue de ceux qui en pâtissent le plus, en toute impunité. Il importe, plus que jamais, de fédérer les énergies civiques en abjurant le principe autochtoniste qui fonde l’Etat tribal, sans céder à la tentation d’une victimisation à rebours, parce que le tribalisme d’Etat est " l’idéologie pouilleuse " de la faillite colossale de ceux qui ont cru s’appuyer sur la tribu pour bâtir l’Etat, feignant de ne pas voir que le ravalement tribal des citoyens à des fins politiques est la négation de la république et la destruction assurée de la nation en gestation.

Il importe urgemment de déconstruire les langages institutionnels de l’Etat tribal, sans s’abandonner aux pulsions désordonnées de la dénonciation du " pays organisateur ". À tout bien considérer, il n’y en a point. L’identité des principaux bénéficiaires de l’Etat tribal n’est pas un accident : elle est inscrite dans la structure institutionnelle d’une république tribalisée par des mécanismes qui subordonnent l’accès aux magistratures publiques à une régulation fondée sur les maximes opératoires du tribalisme d’Etat. Dans les conditions actuelles, tout changement à la tête de l’Etat produirait les mêmes effets, en changeant simplement l’identité tribale des membres du " pays organisateur ", sachant que ses biens profitent surtout, comme l’a bien vu Charles Ateba Eyene, aux hiérarques qui prospèrent seuls dans le partage des prébendes de la grand-messe clientéliste de l’Etat tribal.

Par ce principe pervers que l’Etat autorise, cultive et préserve, l’exclusion politique sur une base tribale persiste, produisant, à l’arrivée, des effets constants : il y a, d’un côté, les " bons ", et, de l’autre, les " mêmes ", ceux qu’on voue à la marginalisation et aux sévices infligés par des bidasses tribales.



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