L'article

11
mars
2015

Le nucléaire Français est-il si dissuasif que çà ???

Après "Hiroshima, mon amour" d’Alain Resnais, voici "Bombe, mon amour" de François Hollande.

C’était le jeudi 19 février dernier, à Istres, principale base des bombardiers nucléaires français.

Le chef de l’Etat Français prononçait son grand discours sur la dissuasion atomique, exercice obligé pour tous les présidents de la Ve République, gardiens du feu ultime.

Depuis la fin de la Guerre Froide, ses prédécesseurs, Mitterrand compris, ont toujours présenté l’arme atomique comme un mal nécessaire dont il faudra bien un jour se débarrasser.

François Hollande, lui, l’a parée de toutes les vertus, au risque de la rendre fort attirante pour les Etats non dotés.

Selon le chef de l’Etat Français, "la dissuasion stimule nos efforts de recherche et de développement et contribue à l’excellence et à la compétitivité de notre industrie. Elle permet aussi de garantir que les engagements internationaux de la France seront toujours honorés, même si l’emploi de l’arme nucléaire n’est concevable que dans des circonstances extrêmes de légitime défense. Enfin, la Force de dissuasion, c’est ce qui nous permet d’avoir la capacité de vivre libres et de pouvoir, partout dans le monde, porter notre message, sans rien craindre, sans rien redouter, parce que nous sommes sûrs de la capacité que nous avons à nous défendre".

Bref, pour François Hollande, la bombe égale prospérité, liberté et influence de la France. Rien de moins.

Equation dangereuse et non démontrée

•Dangereuse ?

Pourquoi interdire aux autres pays une arme aussi magique ? Aux Iraniens, par exemple ? Au seul motif que le Shah a signé le Traité de Non Prolifération en 1968, c’est-à-dire il y a presque un demi-siècle ?

•Equation non démontrée ?

- Les centaines de milliards que la recherche nucléaire militaire française a engloutis depuis soixante ans n’auraient-ils pas été mieux investis dans d’autres secteurs ? A notre connaissance, aucune étude ne démontre que les retombées civiles de la dissuasion, bien réelles, sont aussi importantes que François Hollande l’affirme.

- Tous les spécialistes le savent : pendant la guerre froide, l’arme nucléaire française, trop vulnérable, ne permettait pas, à elle seule, de dissuader l’Union soviétique d’attaquer l’Europe. Elle permettait à la France de discuter de la défense du Vieux continent presque d’égal à égal avec les Américains et les Anglais, ce qui est un acquis important mais pas le gage d’une totale indépendance.

- Paradoxalement, c’est seulement après la fin de la Guerre froide que l’arme nucléaire française a atteint un niveau technologique lui permettant de rivaliser avec les autres puissances atomiques. Trop tard. Car, depuis un quart de siècle, que ce soit en Bosnie, en Afghanistan ou dans le Sahel, notre influence militaire donc diplomatique se mesure surtout dans notre capacité de projection de l’arme conventionnelle et sa modernisation.

- Pour justifier le maintien de la force de frappe française qui ne sert, dit-il, qu’à dissuader des Etats, François Hollande prend trois exemples de ruptures stratégiques récentes, dont deux (Daesh et l’attaque informatique contre Sony) ne peuvent être attribuées de façon certaine à un Etat. Et même le troisième, l’Ukraine, relève justement de cette nouvelle façon de combattre qui rend difficile la définition exacte de l’ennemi étatique.

- L’influence de la France dans le monde ne se mesure pas seulement à l’aune de nos exploits militaires. Il y a aussi - comment l’oublier ? - la langue, la culture françaises, dont les budgets de promotion dans le monde sont, eux, en chute libre….

Comment alors expliquer une telle déclaration d’amour de François Hollande à la bombe atomique ?

D’abord, François Hollande considère, à l’évidence, que l’arme nucléaire est le sceptre du monarque républicain. Insister sur son importance pour la Nation lui permet d’endosser un peu plus l’habit du chef de l’Etat.

Et puis, il y a, dans son entourage et celui de Jean-Yves Le Drian, un groupe de responsables diplomatico-militaires et d’industriels qui lobbyent très efficacement pour l’arme atomique française. Ils étaient déstabilisés par la campagne pour le désarmement atomique lancée en 2009 par l’administration Obama, campagne qui, selon eux, visait en particulier la France. Tétanisés, ils redoutaient ce que Jean-Yves Le Drian a appelé à l’automne dernier "une délégitimation" de l’arme atomique.

La seconde administration Obama ayant mis fin à cette campagne, le groupe en question a, à l’évidence, souhaité faire connaitre haut et fort son soulagement - et sa victoire idéologique.

Victoire totale.

On remarquera que François Hollande est, depuis la fin de la Guerre froide, le premier président qui n’annonce pas de réduction de l’armement nucléaire français, lors de son discours sur la dissuasion. Avant lui, tous, Mitterrand, Chirac et Sarkozy l’ont fait. Pas lui.

Il est le seul aussi qui ose parler de "modernisation" de la force de frappe, alors que l’article VI du Traité de Non Prolifération prévoit que les Etats dotés, comme la France, s’engagent "de bonne foi" dans des discussions de désarmement nucléaire. François Hollande a utilisé le terme de "modernisation" lors de sa dernière conférence de presse. Ayant compris sa bourde, il ne l’a pas réutilisé hier, mais les décisions qu’il a prises relèvent bien d’une modernisation de l’armement atomique français, tel que souhaité par le groupe en question.

Le chef de l’Etat déclare "ne pas vouloir écarter de la main" les débats sur la pertinence de deux composantes de la force de frappe, auxquelles le même groupe est très attaché. Pourtant, il avait explicitement exclu la dissuasion des discussions pour le Livre Blanc de la Défense. Et quand des débats sur la dissuasion ont eu lieu en commission de la Défense de l’Assemblée nationale, ils ont été organisés… après le vote de la loi de programmation militaire.

Une transparence toute relative

Enfin, le chef de l’Etat déclare faire preuve d’une très grande "transparence" en révélant quelques données sur l’armement nucléaire français. Pourtant, son modèle, François Mitterrand, était, il y a vingt ans, allé beaucoup plus loin que lui en livrant non seulement le nombre exact des têtes nucléaires françaises mais aussi leurs puissances et la portée des missiles qui les portaient.

Dommage que François Hollande ne se soit pas hier inspiré de l’extraordinaire discours de Mitterrand sur la dissuasion de 1994 qu’il faut relire impérativement.

Vincent Jauvert

Source : Le nouvel Obs



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