L'article

17
août
2015

« Libérez-moi de ce corps noir »

Dans Between the world and me, l’essayiste Ta-Nehisi Coates s’élève contre la notion de race qui l’enferme dans son identité d’Afro-Américain, contre ce racisme qui est selon lui au fondement de l’Amérique, contre la chimère du rêve américain. Cet ouvrage important suscite polémique aux États-Unis, où chaque semaine une affaire de brutalité policière alimente le débat sur le racisme institutionnel.

Ta-Nehisi Coates pousse un cri de rage. Rage dirigée contre son pays, contre ces catégories raciales qui divisent et enferment, contre ce « rêve » américain trompeur puisque tout le monde ne peut pas y accéder de la même façon. Et Ta-Nehisi Coates avoue qu’il a peur. Peur que son corps recouvert de peau noire soit maltraité, exploité, assassiné. Puisque l’Histoire ne l’a jamais épargné. Cette peur qui l’accompagne depuis son enfance dans le quartier pauvre de West Baltimore s’est désormais transformée en violente inquiétude pour son enfant, son fils de 14 ans C’est donc à lui qu’il dédie Between the world and me (Entre le monde et moi), son second ouvrage, paru en juillet.

Ce texte prend en effet la forme d’une longue lettre à l’intention de Samori, son fils, un ado afro-américain ayant la chance de grandir à l’ère d’Obama dans une famille d’intellectuels new-yorkais, mais qui assiste pourtant chaque jour ou presque à des épisodes de violences racistes témoignant des errements de son pays, et qui peut donc craindre pour sa vie.

La question du corps, de sa liberté et de sa sécurité, est ici centrale. Elle taraude Ta-Nehisi Coates depuis l’enfance et semble motiver son travail d’écrivain : « Comment puis-je vivre libre dans ce corps noir ? », s’interroge-t-il. Vivre libre dans un pays qui croit si fermement à « la réalité de la “race” comme un trait caractéristique incontestable du monde naturel » et « qui enfante ainsi le racisme » ?

Le résultat de ces interrogations est bien plus qu’une lettre : c’est un ouvrage hybride entre l’essai, le reportage, le manifeste et le poème. Sombre, triste, plein de colère. On y retrouve les éléments qui font la richesse et la complexité de l’écriture de Ta-Nehisi Coates, journaliste et essayiste afro-américain rattaché au magazine The Atlantic. Un mensuel pour lequel il a écrit des articles de référence pour mieux comprendre l’expérience des Afro-Américains et la présidence de Barack Obama. Citons par exemple La Peur d’un président noir (dont nous parlions avec l’auteur ici) ou Plaidoyer en faveur des réparations (liées à l’esclavage).

Beyond the world and me est d’autant plus utile qu’il paraît à un moment bien particulier dans l’histoire du pays : à la fin du second mandat du premier président afro-américain des États-Unis, dans un contexte de tensions raciales qu’il est de plus en plus difficile de nier. Les affaires de brutalités policières et les faits divers racistes s’enchaînent. Ils sont documentés par des vidéos d’amateurs circulant sur le web et sont de plus en plus couverts par les médias traditionnels. Depuis près de deux ans, ceux-ci se remettent à analyser les inégalités, les discriminations et le racisme institutionnel dont les États-Unis n’auraient pas réussi à se débarrasser.

Cette semaine, Ferguson se retrouve ainsi de nouveau au cœur de l’actualité : un an après la mort de Mike Brown dans cette ville du Missouri, alors que des cérémonies de commémoration s’organisaient, de nouvelles manifestations ont éclaté, des coups de feu ont été tirés, un manifestant a été grièvement blessé après s’en être pris à un officier et l’état d’urgence a été de nouveau déclaré dans le comté de Saint Louis. L’occasion de se souvenir que depuis Mike Brown, la liste des Afro-Américains tués par des officiers, décédés dans des circonstances douteuses, voire ouvertement abattus en raison de leur couleur de peau (comme à Charleston) n’a cessé de s’allonger, d’Eric Garner à Tamir Rice en passant par Sandra Bland, ou encore Christian Taylor la semaine passée à Dallas. Autant d’affaires suscitant un renouveau du militantisme antiraciste, par le biais d’associations locales – notamment dans la région de Ferguson – et de manière plus bruyante mais plus brouillonne sur les réseaux sociaux, notamment derrière la bannière « Black lives matter ».

Dans son ouvrage cependant, Ta-Nehisi Coates ne s’intéresse pas à ce réveil militant ni aux réformes qu’il pourrait susciter. Il se range plutôt aux côtés des sceptiques et des pessimistes, de ceux qui ne parlent pas d’espoir et veulent envisager l’échec : échec du projet de société américain, illusion d’une société post-raciale. Il veut secouer ses concitoyens et use de phrases coups de poing pour y parvenir. « Tu l’auras compris […], les forces de police de ce pays ont reçu l’autorité de détruire ton corps », lâche-t-il à l’adresse de son fil.

Le débat sur « la réforme des pratiques policières » prend de l’ampleur ? Très bien. Mais Ta-Nehisi Coates ne cache pas sa lassitude face à cette expression en vogue depuis plus de quinze ans. D’autant que l’auteur n’en a pas particulièrement après la police, ce n’est pas cela l’objet de Between the world and me. « La vérité, c’est que le fonctionnement policier reflète à la fois les désirs et les peurs de l’Amérique, et quelle que soit l’orientation politique que prend la justice criminelle dans ce pays, on ne peut pas dire qu’une minorité répressive a imposé ses vues. Les abus qui découlent de ces politiques – le système carcéral tentaculaire, la détention arbitraire de personnes noires, la torture de suspects – sont tous le produit d’une volonté démocratique. Alors remettre en cause l’action policière, c’est remettre en cause la position de tous les Américains qui ont accepté d’envoyer des policiers dans les ghettos armés de ces mêmes peurs qui les habitent, des peurs qu’ils se créent tous seuls et qui les poussent à fuir les centres-ville […]. »

Le cœur de son propos est là : Ta-Nehisi Coates n’en peut plus de vivre dans une société raciste dans ses fondements mêmes, et qui met tant d’énergie à le nier, à s’accrocher à des mythes tel que le rêve américain, une société multiculturelle qui regorgerait d’opportunités pour tous. Cette notion de « rêve » et par extension de « rêveurs » est capitale dans l’ouvrage. L’auteur y tient, et il la précise pour nous par email : « Le rêve, c’est l’idée que toutes ces choses qui nous rendent fiers en Amérique – les grandes pelouses impeccables, les palissades, la possibilité d’avoir un emploi stable, les feux d’artifice du 4 juillet… – ont été obtenues d’une manière décente et honorable. Ce n’est pas vrai. Tout cela est le fruit d’un pillage. »

Quel rêve américain ?

Il le dit et le répète : l’Amérique s’est construite en exploitant des corps, entre autres des corps noirs. Si cela n’a rien d’exceptionnel dans l’histoire du monde, note-t-il, ce n’est pas une raison pour ne pas s’en soucier. « L’Amérique prétend à l’exceptionnalisme, analysons-là à l’aune de ces standards exceptionnels », écrit-il dès les premières pages. Ta-Nehisi Coates rappelle que le corps noir a été exploité pendant les 250 ans qu’a duré l’esclavage, le péché originel. Il a ensuite été malmené par les politiques urbaines ségrégationnistes « qui leur ont donné leurs banlieues » et ont fabriqué les ghettos de centre-ville. Ce corps est encore devenu de « la chair à prison », bien utile à l’industrie carcérale. Tout cela, on le nie, on l’oublie, condition essentielle au maintien du « rêve ». Mais la réalité, insiste-t-il, c’est qu’un groupe est toujours opprimé, écrasé.

Tout au long de l’ouvrage, Ta-Nehisi Coates désigne donc un « eux » et un « nous », les « rêveurs » et les autres, ceux qui se rangent dans la catégorie des Blancs et ceux qui se retrouvent dans la catégorie des Noirs. Ces catégories ne sont pas homogènes, elles sont réductrices voire caricaturales (à noter que l’auteur mentionne à plusieurs reprises l’existence d’une bourgeoisie noire qui adhère parfaitement au « rêve »). Mais au bout du compte, elles s’imposent. Elles déterminent l’expérience du monde de chacun.

Que Coates insiste à ce point sur l’idée d’un déterminisme social et sur la responsabilité des « rêveurs » en dérange plus d’un aux États-Unis. D’autant que l’auteur n’hésite pas à faire de la provocation. Le 11 septembre 2001, son cœur reste « froid » face « aux ruines de l’Amérique », écrit-il. Quant à ce dieu qui inspire tant d’Américains, il ne l’intéresse absolument pas, Ta-Nehisi Coates se dit fermement athée.

Mais enfin comment peut-on ne pas y croire du tout ? Comment peut-on être si méfiant ?, semble s’interroger l’éditorialiste du New York Times David Brooks dans un texte intitulé Écouter Ta-Nehisi Coates quand on est blanc. Commençant par remercier l’auteur pour sa contribution à « l’éducation » des Blancs, il en vient à ce qu’il trouve dérangeant dans son livre, ce « rejet du rêve américain ». Un rêve que David Brooks présente comme la promesse d’un avenir meilleur, quelque chose « qui permet d’abandonner les torts du passé et de transcender les vieux péchés dans la quête de lendemains meilleurs ».

La réponse de Ta-Nehisi se niche dans l’ouvrage : « Oublie les bonnes intentions […]. Notre monde est physique. Apprend à jouer en défense », conseille-t-il à son fils. « Très peu d’Américains diront ouvertement qu’ils souhaitent que les Noirs soient laissés dans la rue. Mais un grand nombre d’entre eux feront tout ce qu’ils peuvent pour protéger le Rêve. […]. Des erreurs ont été faites. Des corps furent brisés. Des gens furent réduits en esclavage. Et on ne pensait pas à mal. On faisait de notre mieux. Les “bonnes intentions”, c’est comme un mot d’excuse pour éviter de se confronter à l’histoire, c’est le somnifère qui rend le Rêve possible. »

D’autres lui reprochent encore sa poésie et estiment que ses définitions – des Blancs, des « Rêveurs », ou encore des maux dont souffre le pays – manquent de précision. C’est le cas de l’éditorialiste conservateur Rich Lowry sur le site Politico, dans un texte intitulé La vision du monde malsaine de Ta-Nehisi Coates. Il reproche notamment à Coates d’accorder trop d’importance à des anecdotes, comme à cet épisode au cours duquel son fils se fait bousculer par une femme blanche n’ayant aucune intention de s’excuser, censé illustrer la persistance du racisme.

La critique n’est pas injustifiée : étant donné la sévérité de son diagnostic, on peut en effet attendre de Ta-Nehisi Coates qu’il bétonne chaque phrase, chaque argument. Ce qu’il fait désormais lors de ses rencontres et échanges avec la presse. Et sa voix porte, il est écouté, demandé, souvent encensé (lire quelques articles du New Yorker, de Rolling Stone ou du New York Magazine),

Dans le New York Magazine, le journaliste Benjamin Wallace-Wells rappelle l’éloge funèbre de Barack Obama en l’honneur du pasteur assassiné à Charleston (qu’il termine en entonnant Amazing Grace a capella), puis il écrit : « L’analyse de Coates prend la direction quasiment opposée en disant que la religion est aveugle, que si tu te débarrasses des discours sur l’espoir, les rêves, la croyance, le progrès, il ne te reste que les structures résistantes de la suprématie blanche et peu de raison de penser que le futur sera meilleur que le passé. » Sa voix vient ainsi combler un vide, comme celle d’autres Afro-Américains avant lui. On compare souvent sa plume à celle de l’essayiste et romancier James Baldwin, qui excella à décrire les discriminations dont souffraient les Afro-Américains et s’engagea profondément dans le mouvement pour les droits civiques.

Le regard de Ta-Nehisi Coates est également important pour nous, Français, puisqu’il nous aide à cerner ce moment de doute, de pessimisme qui traverse les États-Unis, ainsi que le ras-le-bol et la radicalisation de penseurs afro-américains (nous en parlions avec d’autres intellectuels ici ou ici). Il s’agit aussi pour nous de comprendre ce qu’incarne un auteur comme Ta-Nehisi Coates : une voix qui a pu émerger à cause ou grâce à ce modèle communautaire américain que l’on a tendance à critiquer sans forcément le comprendre, et que Ta-Nehisi Coates semble ne plus supporter. Enfermé dans son corps noir, il est devenu un journaliste « noir », une voix « noire », un porte-parole, quelqu’un qui articule mieux que d’autres les problèmes spécifiques rencontrés par cette minorité, communauté.

« Ils ont fait de nous une race. Nous nous sommes transformés en peuple », écrit-il dans l’un des rares passages où l’on sent une forme de joie, de fierté. Un moment où Ta-Nehisi Coates évoque ses études à l’université de Howard, à Washington, dans les années 1990. Une université qui mériterait un article à part entière tant son existence en dit long sur l’histoire afro-américaine. Elle compte parmi la centaine de facultés créées à partir de la fin du XIXe siècle avec l’objectif de soutenir les étudiants afro-américains. Son rôle fut central pendant le mouvement pour les droits civiques. Y défilèrent le leader du mouvement Black Power et de la cause panafricaine Stokely Carmichael, l’écrivaine et prix Nobel Toni Morrison, ou encore le maire de New York (1990-1993) David Dinkins... Plus de 91 % de ses étudiants sont actuellement afro-américains. Ta-Nehisi Coates décrit cet endroit comme « La Mecque », « la maison », un lieu de formation intellectuelle, de prise de conscience, mais aussi un lieu de répit… rendu possible par l’entre-soi.

Sauf qu’aujourd’hui, ce fonctionnement américain l’étouffe. Il veut s’en extraire, prendre du champ. L’un de ses lieux de fuite ? La France, découverte sur le tard et un peu par hasard, d’abord parce que sa compagne était tombée amoureuse de Paris. Ta-Nehisi Coates ne se fait pas d’illusion, ne s’attend pas à trouver un eldorado débarrassé du racisme : « La France s’est construite d’après son propre rêve (exploitant elle aussi) une série de corps, et souviens-toi que ton prénom (Samori, en hommage à Samori Touré) est celui d’un homme qui s’opposa à la France et à son projet national de pillage via la colonisation », écrit-il en fin d’ouvrage. Mais être simplement considéré comme « un Américain » plutôt que comme « un Afro-Américain » lui fait déjà beaucoup de bien. En s’échappant, même momentanément, il respire. Réfléchir autrement qu’en noir et blanc devient possible.

mediapart



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