L'article

8
octo
2015

On a retrouvé… Chester Williams, l’alibi des Springboks On a retrouvé…

Chester Williams, le "« premier Springbok noir »" de l’histoire du rugby sud-africain professionnel ? Une erreur. L’international fut bien le pionnier des joueurs « non blancs », mais il est métis. Une subtilité de la mosaïque des communautés du pays dont ne se sont guère embarrassés les récits médiatiques et hollywoodien à l’image d’Invictus (2009). Le film lyrique à gros budget de Clint Eastwood retrace l’épopée sur leur sol des Springboks vers la victoire à la Coupe du monde 1995.

Cette année-là, cette approximation sémantique arrangea aussi le parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC). La présence du natif de Paarl dans l’équipe contribua grandement à crédibiliser le discours de Nelson Mandela sur la « nation arc-en-ciel », expression de cette nouvelle unité du pays tant célébrée après la chute du régime raciste de l’apartheid.

Entre les trophées de têtes d’antilopes, c’est d’ailleurs le visage de l’icône mondiale qui apparaît sur une partie des photos encadrées dans l’entrée de la maison spacieuse de Chester Williams, située dans une banlieue de classe moyenne du Cap. Vêtu d’une de ses fameuses chemises bariolées, Nelson Mandela discute avec Chester Williams et sa femme blanche. Dans leurs bras, leurs jumeaux. Là encore, le symbole parfait d’une Afrique du Sud réconciliée.

Mais l’ailier, d’un naturel plutôt réservé, a fini par déchirer le voile des apparences. En 2002, deux ans après avoir raccroché les crampons, il lâche ce qu’il a sur le cœur dans un livre : Une biographie de courage. Une petite bombe. "« Je n’étais pas revanchard, précise celui qui inscrivit quatre essais pendant le Mondial 1995, mais c’était important que je témoigne. »"

Il dépeint une réalité moins rose. Le quotidien d’un joueur de rugby noir qui essaie de se faire une place dans un sport historiquement aux mains de la minorité blanche afrikaner. Au début des années 1990, un coéquipier, James Small, l’interpelle : "« Putain de nègre, pourquoi tu veux jouer notre jeu ? Tu sais que tu ne peux pas ! »"

Pendant longtemps, il est l’unique personne de couleur de son équipe de la Western Province du Cap où il jouera de 1991 à 1998. Dans les hôtels où sa formation descend avant les matchs de championnat à l’extérieur, il lui arrive de ne pas être autorisé à prendre son petit déjeuner dans la même salle que ses coéquipiers. "« Sur le terrain, j’avais parfois droit à des insultes racistes de la part des spectateurs et des adversaires »", se souvient-il en grimaçant.

Et chez les Springboks, dont il endossa vingt-sept fois le maillot ? "« A la Coupe du monde, il n’y a pas eu de problèmes de racisme, mais clairement, avant la compétition, je me sentais isolé des autres, je mangeais souvent seul lors des tournées à l’étranger, raconte-t-il. Ce n’est qu’au fur et à mesure du tournoi de 95 que l’équipe s’est unifiée. »"

Depuis sa terrasse, il distingue l’île de Robben Island où fut emprisonné pendant dix-huit ans le premier président noir de l’Afrique du Sud démocratique. "« J’ai toujours voulu être un Springbok, mais je n’ai jamais été qu’un joueur de rugby noir, écrit-il dans son livre. Pour le Mondial, les gens du marketing m’ont vendu comme le produit d’un signe de changement, mais rien n’était plus mensonger que cela, je n’étais pas un pionnier, d’autres joueurs de couleur avaient été Springboks avant moi. »"

Au début des années 1980, son oncle, Avril Williams, parvint à endosser la tunique avec l’emblème de la gazelle sur la poitrine. Un choix controversé. A l’époque, les Springboks sont l’émanation d’une ligue de rugby, la Fédération, qui discrimine les Noirs. "« On accusait mon oncle de faire partie du système, de trahir la cause des Noirs »", se rappelle Chester Williams.

Âgé aujourd’hui de 45 ans, a-t-il le sentiment d’avoir été utilisé en 1995 ? "« Non, disons plutôt que j’ai fait partie du plan de Mandela et d’autres qui ont vu mon importance vis-à-vis de leur souci d’unir le pays  »", répond-il prudemment.

Six mois avant la Coupe du monde, le nouveau chef d’Etat l’invite à déjeuner pour lui exposer sa stratégie : "« Tout le monde voulait qu’il remplace les Springboks, mais il ne l’a pas fait, il parlait du risque d’un racisme à l’envers, et ne voulait pas perdre les Bancs. »" Et il gagne progressivement les Noirs grâce à la présence de Chester Williams dans la compétition.

Personne n’était dupe, écrit le joueur : "« Les Blancs nous toléraient seulement dans l’équipe, car ils voulaient montrer qu’ils embrassaient le changement. »" Son amertume sera nourrie quatre ans plus tard par sa non-sélection pour le Mondial au Royaume-Uni. Dans son livre, il assure que le sélectionneur de l’époque, Nick Mallett, lui a signifié qu’il avait déjà suffisamment de joueurs noirs pour remplir son quota imposé par le gouvernement, et que, selon lui, le quota est la seule manière pour un Noir de jouer chez les Springboks. "« Je suis contre le principe des quotas. En 1995, je méritais d’être dans l’équipe ! »", s’exclame Chester Williams.

"« Mais Chester ne doit pas trop parler, sinon, il sera encore embêté pour trouver du travail »", confie, en aparté, sa femme Maria. Dans ses réponses au Monde, Chester Williams, qui dispose chez lui d’une salle entière où sont exposés ses trophées, maillots, fanions, a en effet le souci de ne pas rajouter de l’huile sur le feu. Il l’assume : "« Si j’avais parlé de tout cela pendant ma carrière, je n’aurais jamais été sélectionné de nouveau et, aujourd’hui, je sais que j’ai payé pour la sortie de ce livre. Ici, il ne faut pas briser la confiance. »"

Après avoir dirigé la sélection de rugby à sept d’Afrique du Sud, il prend la tête de l’équipe de Johannesburg, mais est licencié pour résultats insuffisants. Faute d’autres offres, il s’envole alors pour l’étranger. Sur le continent où il dirige les sélections de l’Ouganda et de Tunisie. En Roumanie aussi pour faire couronner le club de Timisoara en 2013.

Le retour au pays est de nouveau difficile. Chester Williams devra se contenter d’entraîner à partir de janvier l’équipe de l’Université du Cap-Occidental (UWC) qui n’évolue qu’en deuxième division de la ligue universitaire. Autrement, il partage son temps entre un poste de directeur marketing d’une société pétrolière, la gestion de plusieurs affaires, et ses études de sciences du sport. "« Je veux poursuivre jusqu’au doctorat »", glisse-t-il, un léger sourire aux lèvres.

En 2014, il a aussi lancé la Chester Williams Foundation pour améliorer les conditions de logement, d’alimentation, d’éducation, de 700 personnes qui vivent dans un quartier pauvre du Cap. Quand il arrive ce soir-là dans le township pour faire un entraînement de rugby surprise dans le club local, tout le monde le salue. "« C’est important pour les gamins de voir Chester en chair et en os, leur montrer que s’il a réussi à le faire, ils peuvent aussi le faire »", explique Jacques Heyns, un ami d’enfance.

Pendant la Coupe du monde britannique, Chester Williams est à Londres, embauché comme représentant par une compagnie de relations publiques. La nouvelle polémique sur le manque de joueurs noirs chez les Springboks 2015 l’a meurtri. "« Il y a vingt ans, je pensais que c’était bien parti pour qu’un jour, nous ne parlions plus de joueurs blancs ou noirs, simplement de joueurs sud-africains, mais ça n’a pas avancé. Nelson Mandela serait déçu s’il voyait ça aujourd’hui… »", estime-t-il.

La raison de cette sous-représentation ? "« Un Noir et un Blanc n’ont pas les mêmes opportunités pour réussir, tranche Chester Williams. Un Noir, on ne lui laisse qu’un bout de match pour faire ses preuves dans le monde professionnel, alors que le Blanc a trois, quatre matchs avant d’être jugé, les entraîneurs qui sont essentiellement blancs ont aussi toujours cette perception qu’un joueur blanc est meilleur qu’un joueur noir, et puis, ceux qui contrôlent le rugby au plus haut niveau continuent de tout faire pour que le groupe dominant chez les Springboks soit les Blancs. »"

Résigné, l’ancien joueur milite depuis des années pour la création d’une sélection sud-africaine composée uniquement de joueurs noirs, comme celle des Maoris autochtones en Nouvelle-Zélande, qu’il se verrait bien entraîner. "« Ils pourraient ainsi être fiers et montrer ce qu’ils valent »", explique l’ancien Springbok. Au risque de trahir l’idéal de Nelson Mandela ?

lemonde.fr



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