L'article

25
juin
2012

Patrice Nganang : On m’a interdit de voir Marafa, mais j’ai vu Guantanamo

Ou comment à la fin j’ai plutôt rencontré un des plus craints juristes de la tyrannie, Pascal Magnaguémabé, le juge d’instruction que Marafa a éconduit vertement alors qu’en prison. C’est qu’il y a des chances qui naissent d’une action avortée. Mais commençons par le commencement. Si mon soutien de la cause de Marafa dès l’instant de son arrestation a désaxé nombreux de mes amis politiques, ces derniers ont pour la plupart eu besoin de deux mois pour joindre ce que j’ai toujours appelé le front des pro-Marafa, et qui aujourd’hui est résumé en un néologisme simple : les marafistes. Dire que le SDF s’y est joint entretemps ! Et je me rappelle ici la discussion que j’ai eue avec le professeur Sindjoun Pokam à Yaoundé, lui qui a usé de toute sa dialectique pour me démontrer la fausseté de mon approche – quand Mongo Beti a défendu Titus Edzoa ; quand le cardinal Christian Tumi défend Jean-Marie Atangana Mebara ! Comment, me demandait-il, peut-on être anti-Kamto et pro-Marafa ? ‘Cela ne fait pas sens !’ Et pourtant : il y a la pensée de l’action, qui se mesure moins à sa logique conceptuelle, qu’elle est portée par le but à atteindre. La politique connaît telle manière de penser : elle est instrumentale.

Le front pro-Marafa est d’abord instrumental, parce que le 8 octobre 2011 encore, c’est bien Marafa qui lisait le décret du tyran fermant les frontières du territoire national afin de rendre le coup d’Etat électoral de ce dernier effectif dans le noir. En politique n’y a cependant aucun front spontané, et celui-ci est bien organisé, surtout à travers les medias qui en premiers publient, parce qu’ils les ont reçus, les lettres de l’ancien ministre d’Etat à l’administration du territoire et à la décentralisation, aujourd’hui incarcéré au SED : L’œil du Sahel, Le Jour, Le Messager et La Nouvelle expression. C’est dire qu’il a été organisé par Marafa lui-même avant son arrestation, comme cela apparaît de plus en plus évidemment à tout le monde, et encore plus à ses geôliers. Le renforcement de ce front devient de ce fait une évidence, si l’on veut que la bataille qu’il a engagée porte des fruits politiques tangibles. Ou alors son expansion, car l’une ou l’autre auront été pour moi d’une évidence tactique indiscutable, même si ici aussi, tel travail ne pourrait être que fondamentalement de salubrité publique, avec le but de chasser le tyran.

Vouloir rencontrer Marafa sera parti pour moi de telle logique, car je voulais au fond écouter l’homme qui à cause de son arrestation, a pu mettre en branle la république du Cameroun comme personne n’a jamais pu le faire depuis 1984. Pas par curiosité, mais parce que l’histoire du Cameroun a toujours eu sur moi une force d’attirance à laquelle je n’ai jamais résisté. Et ici de toute évidence, l’histoire contemporaine du Cameroun est en train de s’écrire, car soudain, de Douala à Yaoundé jusque dans mon village, 90% des journaux ne parlent plus que d’un homme incarcéré : Marafa. C’est comme si, devant les décrets de sous-préfets, préfets et gouverneurs interdisant les réunions publiques, la république s’exprimant de manière indirecte à travers la presse, répétait un seul nom en scansion identiques même si dans de timbres divers : ‘Marafa ! Marafa ! Marafa !’

Pourtant dans les faits, rencontrer Marafa aura été un parcours du combattant aux portes de personnes que les réalités de la politique camerounaise me conseillent de ne pas nommer. J’ai vu des grincements de dent toutes les fois où à la question : ‘que voulez-vous ?’, j’ai toujours simplement répondu : ‘je voudrais rencontrer Marafa.’ C’est un ami qui m’a conseillé à un moment d’‘alléger la tâche’ à tel officiel, et de lui suggérer que je voulais rencontrer Abah Abah, Fotso et Marafa, les trois prisonniers du SED. Listé ainsi de manière alphabétique, le nom de l’homme que je voulais rencontrer ne lèverait plus les équivoques, ni d’ailleurs le refus poli que j’avais rencontré jusque là. C’est que ceux qui me fermaient les portes ne me disaient pas ‘non’, loin de là. Je me suis rendu compte que beaucoup de Camerounais, ni de journalistes d’ailleurs, n’avaient pas essayé de rencontrer Marafa. Ma demande leur apparaissait plutôt saugrenue, mais cela ne me surprend plus, le reflexe plutôt camerounais voulant que quiconque est emprisonné est mort à moitié et enterré à un tiers. Je me souviens cependant du jeune gendarme de la guérite du SED qui, ramassant l’arrogance de son arme, me demanda ce que je voulais. ‘Je voudrais rencontrer Marafa.’ Son regard s’interdit aussitôt, comme devant la réalisation que sans doute je n’étais pas n’importe qui, avant de me toiser. ‘Il vous faut une demande de permis de communiquer.’ Celle-ci évidemment s’obtient au Tribunal de première instance de Yaoundé, me conseilla ma collaboratrice.

Au Tribunal de première instance, je me retrouvai devant les portes d’une jeune dame plutôt gentille qui nous dit aussitôt que ces ‘gros poissons-là’ n’étaient pas de sa juridiction. ‘Il faut aller à Guantanamo.’ Le nom déjà me fit sursauter. ‘Guantanamo ?’ ‘Chez Magnaguémabé là-bas.’ Il y a une désinvolture typiquement camerounaise à laquelle même le président de la république n’échappe sans doute pas, sans blague. ‘C’est où, maman ?’ Je me retrouvai bientôt devant les bureaux indiqués, construits sans doute à la hâte, et devant lesquels je me heurtai à un moustachu que seul ses habits haoussa faisaient ne pas être un mauvais clone de Paul Biya. Je lui aurai demandé si j’étais à Guantanamo, mais ne le fis pas. Je me rendrai compte plus tard que cette retenue était sage.

Le soldat qui m’accueillit à la porte de Guantanamo, après que j’eus laissé passer le moustachu, m’ordonna de remplir une demande de permis de communiquer et de revenir. Je viens par la présente auprès de vous solliciter une entrevue avec Monsieur Marafa Hamidou Yaya en qualité d’écrivain, et pour le compte du Tribunal Article 53, une association de droit camerounais. Sincèrement. Nous étions le 8 juin. Je me rendis compte dans mes tâtonnements, que j’avais, pour la première fois depuis près de vingt ans, écrit un formulaire administratif à la main. Le formulaire signé et tenu dans un dossier bleu, je repartis vers le soldat de la porte. Il ne retint même pas mon passeport comme il se devait, mais c’est peut-être parce que je l’avais interrompu dans une conversation téléphonique qu’il menait alors avec vraisemblablement une dame – il devait lui faire la cour. ‘Là bas’, me dit-il, et je traversai un bureau bâti en longueur, dans lequel six personnes étaient assises derrière ce qui m’apparut comme des tables d’écolier, avec devant eux de nombreux dossiers. Je m’avançai vers la table d’écolier la plus chargée de dossiers – la table située au fond du bureau-corridor. Cette table était si chargée que la tête de celui qui était assis à l’arrière disparaissait. Au moment de poser ma question, mon regard tomba sur le visage du moustachu en habit haoussa que j’avais rencontré tout à l’heure et à qui j’avais voulu demander s’il savait où se trouve ‘Guantanamo.’ Au même moment, mon regard descendit sur la pile de dossiers qui le cachait du couloir et découvrit son nom gravé sur un écriteau crasseux : ‘Pascal Magnaguémabé.’

Je dois dire que la scène me parut aussitôt si saugrenue que je dus interrompre ma question, à sa surprise sans doute. Je sortis appeler ma collaboratrice du Tribunal Article 53, car je voulais qu’elle soit témoin de cette rencontre dans tous ses détails. Revenu sur le lieu que j’avais abandonné précipitamment, je me rendis compte qu’à gauche du juge d’instruction, un poste de télévision présentait des images de la CRTV, un petit poste de télévision comme on en a dans des chambres d’étudiant. Je m’étais représenté un juge d’instruction de ce pouvoir avec un peu plus de confort. Le ratatiné de ce composite me jeta dans un certain désarroi, il faut le dire. Et c’est de ce désarroi que je formulai ma demande, mon dossier en main. En réalité, le juge Magnaguémabé ne me laissa pas la formuler. ‘Que voulez vous ?’ coupa-t-il. ‘Rencontrer Monsieur Marafa Hamidou Yaya.’ Il sembla ne m’avoir pas bien entendu. ‘Que voulez-vous ?’ Je me répétai. Il y a une arrogance particulièrement camerounaise qui transparait encore plus dans le parvenu. A ce moment, le juge m’apparut comme cela que je n’aurai pas souhaité qu’il soit : un parvenu. Son regard qui déshabille, sa moustache clone de Paul Biya, ses vêtements haoussa, les nombreux dossiers empilés sur sa table à le faire disparaître dans la paperasse jaunie, le son de la CRTV à mes côtés, le tout contribua à le rendre moins effrayant que ridicule. ‘Qui êtes-vous ?’ ‘Un écrivain.’ ‘Vous voulez quoi ?’ ‘Rencontrer Marafa.’ ‘Pourquoi ?’ ‘Pour m’entretenir avec lui.’ Je lui tendis la demande de permis de communiquer. Il ne la regarda pas. ‘Allez voir son avocat.’ Et voilà, son regard se perdit dans ses dossiers.

Je ressortis et me rendis compte que j’aurais du faire une photo de cela que j’avais vu. Deux mémoires seraient peut-être insuffisantes, mais ce texte peut-être suffira, pour saisir ce moment profond du caniveau dans lequel notre justice se trouve aujourd’hui. Les Camerounais ne se sont pas trompés : ils appellent ce lieu Guantanamo ! C’est qu’à Guantanamo je venais de rencontrer le maitre du lieu, Monsieur le Juge, mais aussi un des nombreux juristes de la tyrannie qui dans les miasmes de la république carcérale, fabriquent la sentence du potentat, habillent dans le jargon de la légalité ses humeurs sanglantes, couvrent dans la jurisprudence respectable ses décisions fantaisistes, légitiment a posteriori ses coups tordus de mafieux. Cet homme qu’en une seule journée j’avais rencontré trois fois était donc celui-là qui à Kondengui avait été éconduit par Marafa tel que ce dernier décrit dans sa première lettre ; qui était venu dans le bureau de l’alors secrétaire général à la présidence de la république mendier les faveurs d’une nomination ! La rancune faite justice qui rejoint la rancune faite politique ! Ah, cette humilité qui se montre quand le besoin de monter des escaliers se fait pressant, mais qui se transforme aussitôt en violence que l’on abat sur plus faible – collègues subalternes, épouse, domestique, visiteur. Magnaguémabé respirait trop les humiliations subies sous le tyran pour ne pas être violent, trop la frustration pour ne pas être hautain. Définitivement il m’apparut comme taillé dans cette race de juges dont le Cameroun démocratique devra se passer. Mieux : comme ceux-là qui sans nul doute prendront la fuite quand le tyran tombera. Il demeure : c’est à cause de lui que finalement, je n’ai pas pu rencontrer Marafa, même si en contrepartie, j’ai été à Guantanamo.

Source : Correspondance de Patrice Nganang



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