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2014

Pr. Shanda Tonmè sur la révolution au Burkina Faso:ce qui vient de se passer au Burkina interpelle le Cameroun..

Source : Le messager/Alain Njipou, Rédacteur en chef du Messager

La Révolution populaire du 30 octobre 2014 au Burkina Faso Alain Njipou, Rédacteur en chef du Messager reçoit SHANDA TONME - Douala, le 1er Novembre 2014

AN : La situation au Burkina Faso est ce que nous constatons tous dorénavant, avec ce que vous désignez vous-même comme étant une révolution populaire. D’abord, pourquoi une révolution populaire ?

ST : Objectivement, faut-il être un ange ou je ne sais quel spécialiste, pour rendre au peuple sa gloire, lui reconnaître son mérite et sa bravoure quand il s’est ainsi exprimé collectivement, globalement, volontairement et radicalement pour atteindre un but hautement politique qui est celui de l’éviction d’un dictateur du sommet du pouvoir ? Il n’y a pas d’autre qualificatif possible dans le cas d’espèce. C’est une authentique révolution populaire qui a pris corps au Burkina Faso ce 30 octobre 2014 et qui se poursuit.

AN : Vous dites bien qui a pris corps, mais à quel moment se situe le début de cette révolution et est-il possible de lui donner une motivation concrète ?

ST : Vous faites très bien de poser cette question. La réalité de la survenance des révolutions fonde sa substance dans un long pourrissement, dans une accumulation de vexations et de frustrations qui forment finalement le socle d’une explosion inévitable à terme. C’est exactement le même phénomène que le processus magmatique qui abouti à des explosions volcaniques. D’ailleurs, j’ai souvent écrit que nos Etats pour la plupart sont des Etats poudrières. Vous voyez bien ce qui arrive.

AN : Bien, je voudrais maintenant vous poser une question très précise. Est-il possible d’affirmer que cette révolution au Burkina interpelle le Cameroun et les Camerounais ?

ST : Mais cher ami, ce qui vient de se passer au Burkina interpelle le Cameroun précisément et toute l’Afrique dans ses composantes institutionnelles politiques, sociales, économiques et diplomatiques. Il s’agit d’un juste retournement de situation qui établi ce que je pourrai appeler un parallélisme des formes. L’assassinat de Thomas Sankara avait constitué un coup très dur pour l’Afrique, en tout cas pour les nationalistes, progressistes et révolutionnaires du continent. C’était un arrête brutal à une expérience d’expression, de valorisation et d’affirmation de la dignité de l’Afrique, de l’homme noir, des masses émancipées. La chute de l’auteur de cet odieux assassinat entraînera certainement une relance du mouvement vers l’avant, une reconstruction de notre fierté.

AN : Comment êtes vous si sûr des implications pour toute l’Afrique ?

ST : D’abord, il y a un frein automatique aux ambitions de plusieurs dictateurs et des projets sinistres qu’ils nourrissaient pour se maintenir au pouvoir. Les foules à Kinshasa, à Brazzaville, à Kampala et ailleurs ont compris ce qu’il faut faire. Certes les esquisses de 2008 avaient été par-ci et par-là matées dans le sang et les larmes, mais je crois que cette fois, nous entrons dans un processus semblable au processus des conférences nationales dont le Bénin avait constitué le déclencheur. Il y a eu un avant 1990, il y a eu un après 1990, maintenant il y aura un après 30 octobre 2014.

AN : Qu’est ce qui dans ce qui se passe au Burkina vous semble particulièrement digne d’analyse et de précaution ?

ST : Il y a d’abord le rôle de la France et des autres puissances. Je ne veux pas me faire trop dur, mais on doit arrêter de nous prendre pour des imbéciles. La fameuse lettre de Hollande est une pure fabrication montée pour se donner bonne conscience. Cette lettre n’a jamais été envoyée à Compaoré. C’est très facile de sortit après coup pour jouer les courageux qui aime le peuple Burkinabé et qui dit la vérité aux dictateurs. C’est une parfaite grossièreté. Il y a ensuite la brouille dans l’armée qui me semble inquiétante. C’est un schémas classique conçu et voulu par les régimes africains avec leurs multiples conseillers et c’est déplorable.

AN : Que voulez-vous dire réellement ?

ST : Mais vous assistez à la relative division qui apparaît au sein de l’armée. En fait, il n’y a plus une armée, mais plusieurs armées dans les Etats africains. La garde présidentielle est une armée entièrement à part, avec des équipements, des moyens, des revenus, des carrières et des formations complètement différents, pendant que l’armée traditionnelle est tout à fait autre chose, un peu négligée, appauvrie même, limitée, épiée, négligée presque. Or comme vous le voyez bien, la garde présidentielle est généralement un corps extrêmement tribalisé, arrangé pour défendre le pouvoir du village. En somme en cas de vacance elle s’estime mieux placée et plus légitime par rapport aux autres et c’est ce qui arrive au Burkina actuellement. Mais qu’à cela ne tienne, l’armée est faite de pères de familles, de citoyens et de citoyennes ordinaires avec leurs tares, leurs défauts et leurs sentiments. Mobutu était immensément riche et sa garde personne, appelée "Division spéciale présidentielle était hyper équipée, hyper traitée, hyper choyée et dirigée par son propre fils. Il a suffit d’annoncer la présence aux portes de Kinshasa d’une poignée de rebelles conduits par Kabila et ses Rwandais pour que la débandade se produise.

AN : A vous entendre, on n’es pas sorti de l’auberge et le peuple risque d’avoir fait une révolution pour rien ?

ST : C’est exactement cela, sauf que je ne pense pas que les gens vont laisser faire. Aucune armée ne peut vaincre un peuple déterminé et un peuple déterminé peut triompher de tous les préjudices et de toutes les armes y compris nucléaires. Il n’y a aucun doute dans mon esprit que c’est la France qui a monté cette solution pour préserver les acquis du régime déchu, en choisissant hélas quelqu’un qui porte la confiance du criminel déchu. Mais c’est pour un temps et la rue va à nouveau monter au créneau.

AN : Que pensez-vous de tous les honneurs et félicitations dont les grandes puissances couvraient Blaise Compaoré ?

ST : C’est triste. J’ai tellement dénoncé le phénomène, tellement écrit dessus, que je me savais presque menacé par les services spéciaux et les tueurs de Compaoré. J’ai refusé systématiquement tous les contrats, missions et invitations au Burkina durant le séjour de ce criminel au pouvoir. Je savais que si j’y mettais les pieds pour une raison ou pour une autre, je n’en reviendrai pas. Je le disais encore au professeur Maurice Kamto le lundi 27 octobre à l’aéroport de Douala. Nous avons pris le même avion de Yaoundé à Douala et lui devait continuer à Ouagadougou pour un séminaire sur la cour pénale internationale. Vous avez qu’il est président de la commission du droit internationale de l’ONU. Je me demande d’ailleurs si notre frère a pu revenir.

AN : Vous dites que vous avez beaucoup écrit, mais dans quel sens ?

ST : Voici un individu qui a liquidé ses trois compagnons d’armes avec lesquels ils avaient pris le pouvoir, et dans des conditions terribles. C’est un traître et un salaud de cette dimension exécrable qui était célébré par les Occidentaux comme un sage. Enfin, mais quelle éducation ces gens donnent à leurs enfants ? Compaoré est le pire des exemples de criminel, la pire des ordures que l’on trouve dans les poubelles infâmes de l’histoire de l’humanité. Un jour j’ai écris que même s’il ne reste qu’un seul Africain sur la planète, il vengera Sankara. Je continue par ailleurs de m’interroger sur la morale internationale et le sens de l’éthique comme semble de valeurs auxquelles la diplomatie se réfère. Je brûle intérieurement à voir des assassins, des voyous et des prédateurs devenus chefs d’Etat, qui parlent depuis la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU, et à qui on déroule le tapis rouge à Washington, Paris, Londres, Genève. J’y consacre d’ailleurs un livre qui sort au mois de décembre : "Conflits d’éthiques et crises des relations internationales".

AN : Et le sort à réserver à Compaoré ?

ST : C’est un des points qui me taraude l’esprit. Déjà, je dois dire que je trouve un peu naïf, les leaders d’opinion Burkinabé qui semblent s’accommoder trop facilement avec les militaires sans poser le problème du destin final de Compaoré. Un peuple qui s’est soulevé pour chasser un tel criminel ne peut pas se contenter qu’un colonel de surcroît serviteur de Compaoré, vienne lui dire que leur patron est en lieu sûr. IL s’agit d’un individu qui a commis des crimes ignobles et qui doit rendre compte. Son procès doit avoir lieu, et le peuple doit savoir avec exactitude où il se trouve, qui le garde, qui le protège et quelle est la suite.

AN : Apparemment vous êtes dans une logique de vengeance sans concession ?

ST : Non, cela ne me ressemble pas. J’ai déjà eu le dire à maintes reprises, que nous ne bâtirons pas nos sociétés sur la base des récriminations et des désirs de vengeance. Vous connaissez ma position par exemple sur l’opération épervier en cours au Cameroun. Je ne suis pas pour des emprisonnements brutaux et des humiliations pimpantes des anciens dignitaires du régime. Il s’agit d’un système et c’est le système moins que les gens qu’il faut détruire. Certes les gens font le système, mais la philosophie d’ensemble en matière de reconstruction et de gouvernance pour être efficace, ne devrait pas se focaliser sur la vengeance. Nous risquons de tout détruire, de replonger dans un tribalisme inacceptable et une ethnocratie obscurantiste. C’est pour cela en en cela que l’Afrique du sud de Mandela, a constitué un exemple relativement important, même si l’on peut y voir la manipulation des puissances qui ont construit et soutenu le régime d’apartheid. En fait je veux dire que même lorsque l’on parle de dictateur, et il les autocrates et il y a les vrais dictateurs. Certes tous magnifient le pouvoir personnel dans l’analyse purement académique et science politicienne, mais la différence s’impose entre un type qui liquide de sang froid ses compagnons, et les autres qui mettent en exergue des discours lénifiants très portés vers les abus matériels et les délices du pouvoir.

AN : Vous n’avez toujours pas dit clairement quelle leçon il faut retenir pour le Cameroun.

ST : Je crois que les leçons vont de soi, étant donné que ce qui est en cause, c’est malheureusement la longévité au pouvoir, l’absence de perspective d’alternance transparente et claire, et la gouvernance personnalisée qui aboutit à l’expansion des abus, de la corruption, de la tricherie, du tribalisme, avec les frustrations et les colères populaires générées en retour. Le risque que tous ces pays courent, c’est la somalisation et à ce propos, je vous renvoie à l’analyse que j’ai publié dans les colonnes du Messager en 2004 avec le titre très précis : "Vers une somalisation du Cameroun". Un pouvoir qui s’éternise prépare l’éclatement, l’émiettement et l’effritement des institutions, de la plénitude de ses compétences, de tous les attributs de sa souveraineté. Il ne s’agit pas d’une fatalité, il s’agit d’un processus de décomposition résultant de l’absence de participation effective des citoyens aux choix de leur destin. Même dans une famille, dès lors que les enfants ont la conviction que le chef de famille ne fait pas ce qu’il faut, on lui tourne le dos, chacun de débrouille et la maison n’existe plus qu’en apparence. Vous voyez donc où on en vient, avec la Centrafrique comme modèle déposé, et avec elle le Libéria, la Somalie.

AN : A propos de ce Compaoré, on dit tout de même qu’il était un vrai militaire non ?

ST : Pourquoi ne dirait-on pas la même chose d’Hitler, de Mussolini, de Bokassa, d’Eyadema et de bien d’autres salauds de la même espèce ? Il y a le ridicule de la force et l’art de la force du ridicule. Certains individus les expriment à la fois, et croient être puissants tant qu’ils ne sont pas rattrapés par le jugement de l’histoire. Ce Blaise Compaoré en est un, un vrai. Voyez-vous, il a osé insulté Obama à Washington en Août 2014 lors que sommet Etats unis - Afrique. En réponse au président américain qui rappelait que l’Afrique a besoin d’institutions fortes et non d’hommes forts, ce seigneur de guerre et assassin de Thomas Sankara a déclaré que "pour avoir des institutions fortes il faut des hommes forts". Vous voyez à quel point cette ordure était devenu arrogant, et se croyait tout permit ? Même Poutine en personne n’oserait pas aller insulter le président américain chez lui, à un pas du bureau ovale. Je crois que le pouvoir rend les potentats africains fous, et comme il voient leur peuple silencieux, supportant tout, ils finissent pas insulter même Dieu qui est au ciel.

AN : Concrètement, pour l’Union Africaine, qu’entrevoyez-vous ?

ST : Comme je vous l’ai déjà martelé, c’est toute la configuration géopolitique du continent qui va être bouleversé. Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère révolutionnaire, de nouvelles avancées susceptibles de se traduire par l’éviction des régimes sales et l’émancipation politique effective des citoyennes et citoyens. Le rapport des forces au sein de l’organisation continentale va être bouleversé positivement dans le prochain cycle de dix ans. C’est un constat maintenant établi par tous les spécialistes des relations internationales, que le cycle de dix ans s’impose dans la mutation des rapports des forces. Mais il y a une condition à remplir, et il s’agit de l’émergence d’une figure de ralliement, de rassemblement, d’expression et d’engagement des forces progressistes. Vous comprenez pourquoi je regrette toujours amèrement l’erreur fatale de Laurent Gbagbo. Il serait parti tranquillement du pouvoir, qu’il aurait pris les rennes de l’Union Africaine en devenant le président de la Commission de l’institution, poste que madame Zuma se révèle incapable de tenir vraiment. On disait de Jean Ping qu’il était l’homme de la France, hélas il faut constater qu’il incarnait réellement et mieux la fonction.

AN : Alors, je suis tenté de vous demander où vous vous situer dans tout cela, un rôle, en tant qu’intellectuel, leader d’opinion, africaniste ?

ST : Franchement, ce débat n’a pas de raison, je veux dire la question. Le sort de l’Afrique et des Africains ne s’exprime plus ni en diplômes, ni en statut de quiconque, ni en privilège. Notre cas est trop grave et nous devons tout penser collectivement, envisager notre destin avec toutes ses composantes sociologiques comme acteurs majeurs et non plus privilégier quelques corps, clans ou individus. La rue lorsqu’elle se soulève, me semble plus efficace et plus honnête pour aboutir à des transformations politiques radicales appropriées. Je préfère compter sur les citoyens les moins exposés, les anonymes, les simples gens qui vivent la douleur, la misère, les abus et l’exclusion à la base. Ces gens là ne connaissent ni tribus ni diplômes ni fonctions ni familles ni villages. Ce sont de vrais patriotes, de vrais nationalistes, de vrais citoyens et citoyennes, de vrais porteurs de la flamme de changement de transformation sociale. Ce sont eux que les télévisions du monde entier ont vu dans les rues de Ouagadougou. Ce sont eux qui ont pris l’assemblée nationale devenu la bastille. Ce sont eux qui ont chassé Blaise Compaoré et c’est à eux de le juger inéluctablement pour l’assassinat de Thomas Sankara, et d’imposer le programme de la nouvelle république.

AN : Le fait que ce soit les militaires qui se discutent le pouvoir alors qu’il y a bien un président de l’assemblée nationale qui aurait pu et du légalement conduire la transition ne vous gêne pas ?

ST : C’est cela le paradoxe africain, le grand jeu, l’expression et la démonstration achevées à la fois de notre arriération, notre obscurantisme, et notre gabegie. Nous nous voulons à la fois moderne en copiant des modèles constitutions d’autres cultures, civilisations et sociétés, mais nous insistons en permanence pour rester, par notre pratique politique, dans notre état de nature en travers de ce semblant de modernité et d’Etat de droit. Souvenez-vous, quand la rumeur avait couru sur la mort de Paul Biya, des cercles et des clans de son village avaient pris des dispositions pour empêcher et bloquer toute application de la constitution qui prescrit une transition conduite par le président de l’Assemblée nationale, qui se trouve être d’une région différente de celle du chef de l’Etat. C’est cela la vraie image d’une Afrique restée en brousse, maintenue par ses élites tous corps confondus dans une forme de culture fondamentalement féodale.

AN : Que faire donc ?

ST : Lutter et continuer de lutter pour faire bouger les lignes, pour changer les chose, en évacuant tout esprit de vengeance et de rancune tenaces. Il faut regarder vers l’avant en embarquer tout le monde dans le train. Plus que jamais, l’humilité et seulement l’humilité devrait caractériser tous ceux qui aspirent réellement au changement et travaillent effectivement pour le changement. Personne n’est ni trop fort ni trop faible, ni trop propre ni trop sale, ni trop intelligent ni trop bête, ni trop engagé ni trop mou. Un autre destin pour l’Afrique et les Africains celui de la misère, de l’humiliation et de l’obscurantisme est à ce prix./.

AN : SHANDA TONME, merci.



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