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7
nove
2014

Propos racistes : Willy Sagnol réveille les fantômes de l’esclavage

Les propos de l’entraîneur de Bordeaux Willy Sagnol ne doivent pas être banalisés, estime l’un des plus éminents éditorialiste sportif africain. Se taire, c’est faire sourire les fantômes des chasseurs d’esclaves. Et ignorer “ce que les Noirs ont laissé à l’intelligence du football”.

On peut dire qu’on est vacciné et passer à la suite. Mais la banalisation du racisme est la pire des faiblesses. Ceux qui l’expriment le classent souvent dans le détail du langage, alors qu’il s’agit d’un venin qui sort des entrailles. Cela ne tient pas de la spontanéité, mais de la “conscience réfléchie”, voire du subconscient. Et les masques ne finissent pas de tomber pour exposer ce mépris de la race que trahissent les qualificatifs, ce déni d’humanité qui s’exprime dans les superlatifs tirés de l’animalité.

Dans le domaine du sport, le nègre est encore ce bois d’ébène qui ne valait que de la verroterie pour finir au fond des cales. Il est toujours cette marchandise dont la valeur se mesurait à la denture complète, aux muscles saillants, à la fertilité et à la fécondité débordantes pour remplir les champs de coton de marmaille. L’idéologie raciste dure depuis des siècles et les abolitions de fait ne peuvent rien contre ce qui se sédimente dans les mentalités et se transmet dans l’ADN des sociétés. Cette imbécillité est encore sortie ces derniers jours.

Bête de somme

Entraineur de Bordeaux, Willy Sagnol a exposé de quoi lui valoir une carte de membre d’honneur du Front national. Dans la bouche de Le Pen (Marine comme Jean-Marie), ses propos auraient causé un tremblement de terre politico-médiatique. Mais c’est le sport. Et de telles bêtises y finissent vite dans les tiroirs du fait-divers. Ainsi, pour Sagnol, “l’avantage du joueur, je dirais typique africain, (c’est qu’) il n’est pas cher, généralement prêt au combat. On peut le qualifier de puissant sur un terrain”. Résistant, pas cher, bête de somme.

On retrouve la pensée qui, au XVIe siècle, avait conduit à venir chercher la négraille en Afrique, pour peupler les champs de coton des Amériques, quand les esclavagistes se sont rendus compte que les Indiens mouraient par milliers à la tâche et ne résistaient pas à certaines maladies. Puissant, le nègre ? Oui… “Mais le foot, ce n’est pas que ça, c’est aussi de la technique, de l’intelligence, de la discipline. Il faut de tout”, souligne Sagnol.

Vous savez, le raciste, il n’est pas seulement bête. C’est un ignorant à la puissance ultime. Ce que les Noirs ont laissé à l’intelligence du football, aucun Blanc ne l’a semé sur le gazon. De l’Uruguay de 1930 au Brésil de toujours, en passant par ces Afro-descendants éparpillés en Colombie et ailleurs sur le continent américain, l’expression ultime en matière d’art footballistique est nègre. Pelé est l’arbre, il ne cache pas la forêt. Ce n’est pas pour rien qu’on avait demandé à Oumar Dioume de rappeler l’apport des Noirs dans la grandeur du football sud-américain, dans une chronique régulière qu’il a animée dans ces colonnes durant le dernier Mondial. Il l’avait fait avec pertinence et érudition, auteur lui-même d’un ouvrage fort instructif sur la question.

Venin

Mais le racisme ce n’est pas seulement de la bêtise, c’est aussi de la lâcheté. La plupart de ceux qui auraient dû se promener en skin head, emmitouflée dans la tunique du Ku klux klan, portent le double visage de l’hypocrisie. “Non, je ne suis pas raciste, c’est juste que je n’aime pas les Noirs…”. On l’enrobe, mais même quand le venin sort avec la salive, le poison porte toujours sa dose létale.

Evidemment, Sagnol connaît le discours de cette fausseté du double langage. Et de dire : “Une équipe de foot, c’est un mélange. C’est comme la vie, c’est comme la France. Sur un terrain, on a des défenseurs, des attaquants, des milieux, des grands, des rapides, des petits, des techniques. Voilà.” Oui, mais le nègre n’en reste pas moins à sa place. Bon pour sortir les poubelles. Et quoi encore, Sagnol ? “Tant que je serai entraîneur des Girondins, il y aura beaucoup moins de joueurs africains qui rejoindront les rangs de Bordeaux”. On pense à la CAN et aux joueurs africains qui vident les rangs de leurs clubs pour répondre à l’appel de leurs équipes nationales… Mais bien sûr que si on pouvait leur couper le pied comme on l’avait fait à Kunta Kinté pour qu’il ne puisse pas fuir sa condition d’esclave, on n’aurait pas hésité.

Ne pensez pas au brassard de capitaine que Sagnol a donné à Lamine Sané en début de saison. La peur et l’impuissance ont toujours guidé le faible et le lâche à se réfugier derrière le plus fort. Cela n’a rien à voir avec les sentiments qui habitent l’être. Sur les quais du port de Bordeaux et dans les catacombes des vieilles maisons de cette ville, des fantômes doivent porter le sourire. C’est, en effet, de cette ville – du port de Nantes aussi – que partaient les chasseurs d’esclaves qui venaient écumer les côtes africaines. C’était au XVIe siècle. Une certaine espèce humaine n’a pas changé depuis lors. Et pour toujours, la monstruosité du racisme ne devra s’accommoder ni du silence ni de l’indifférence.

Wal Fadjri & Tidiane Kassé

http://www.courrierinternational.co...



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