L'article

15
mai
2016

Quand le FMI modifie ses règles pour aider l’Ukraine et embêter la Russie

La Russie dénonce une « décision politique » et met en doute l’impartialité de l’institution, encore, il est vrai, largement dominée par l’Occident.

« Le Fonds monétaire international (...) a pour la première fois de son histoire pris une décision destinée à soutenir un État emprunteur à l’encontre des accords existants, uniquement pour des raisons politiques », accuse le premier ministre russe Dmitri Medvedev. Le FMI a en effet décidé de modifier une règle interne, celle qui lui interdisait d’assister financièrement un État ayant fait défaut vis-à-vis d’un autre pays. Ce qui permet, in extremis, au plan d’aide accordé en mars dernier à l’Ukraine de survivre.

Ces accusations à l’encontre du FMI, d’une force inédite, remettent sur le devant de la scène les critiques que subit régulièrement l’institution monétaire sur la question de son impartialité. Le FMI, créé en 1944 et dont le rôle a profondément changé avec le temps, est encore largement dominé par les Occidentaux. Quelle est l’origine du problème financier entre l’Ukraine et la Russie ? Pourquoi la Russie se fâche contre le FMI ? Le FMI est-il vraiment sous influence politique ? Toutes les clés pour comprendre.

• Un plan d’aide financière de 40 milliards de dollars négocié en mars 2015

L’Ukraine est dans une situation financière catastrophique. Comme l’a résumé la ministre ukrainienne des Finances, Natalie Jaresko, quand elle a pris ses fonctions il y a un an : « Nous sommes dans une situation très difficile, avec une guerre sur une partie de notre territoire, avec 70 ans de communisme et des décennies de corruption derrière nous. » Le pays, en quasi-faillite, « n’a pas eu d’autre choix » que de faire appel à l’aide financière internationale. Une demande qui s’est soldée en mars dernier par un plan de 40 milliards d’euros (la dette s’élevait alors à 71 milliards de dollars fin 2014), dont 17,5 milliards d’euros de la part du FMI, en échange -comme c’est toujours le cas lorsque l’institution intervient- de sévères mesures d’austérité. Fin août dernier, après cinq mois de négociations acharnées pour restructurer sa dette, l’Ukraine obtient un effacement de 20% de sa dette. De quoi, a pensé le FMI, rendre la dette ukrainienne « soutenable ».

• La descente aux enfers de l’Ukraine

Mais cet accord d’août 2015 n’a pas effacé la dette que le pays avait contracté en 2013 (sous l’ère du pro-russe Viktor Ianoukovitch) auprès de la Russie, qui atteint 3 milliards de dollars avec échéance au 20 décembre 2015. Or, ces derniers mois, la situation économique du pays s’est encore empirée : la contraction du PIB en 2015 devrait finalement atteindre 12%, quand l’inflation frôle les 50%, plombant le portefeuille des Ukrainiens. La monnaie (la hryvnia) s’enfonce dans les abysses, renchérissant la partie de la dette publique libéllée en devises étrangères, et engloutissant les réserves de change. Tout indique que la dette explose au-delà des précédentes estimations à 95% du PIB. L’Ukraine reste privée de sa richesse industrielle à l’est du pays, les réformes tardent à se mettre en place, et si le niveau de corruption a baissé, les oligarques ont encore la main sur des pans entiers de l’économie.

• Le FMI modifie in extremis son règlement intérieur

Asphyxiée, l’Ukraine de Petro Porochenko a menacé en octobre de ne pas rembourser cette dette de 3 milliards de dollars qu’elle doit à la Russie. Auquel cas, cela placerait techniquement, au 20 décembre, le pays en situation de défaut de paiement. Or, normalement, le FMI n’a pas le droit d’apporter son assistance financière à un pays en situation de défaut. Mais depuis ce mardi, c’est devenu possible : le FMI a précisément modifié cette partie de son règlement intérieur. « Le conseil d’administration du FMI (composé de 188 États membres, NDLR) s’est réuni et a décidé de changer la règle actuelle sur le refus d’arriérés de paiement vis-à-vis de créanciers officiels (publics, ndlr) », a déclaré le porte-parole du FMI Gerry Rice. Cette décision permet de maintenir en vie le plan d’aide du FMI accordé en mars à l’Ukraine, et obtenu à bout de bras par les Occidentaux, notamment les Américains.

« J’ai le sentiment que l’Ukraine ne paiera pas car ce sont des escrocs » Dmitri Medvedev, le Premier ministre

• La double colère de la Russie

Double colère pour la Russie. D’abord contre l’Ukraine : Vladimir Poutine a ordonné mercredi 3 décembre à son gouvernement d’attaquer l’Ukraine devant la justice internationale si cette dernière ne rembourse pas. « Si la Russie poursuit l’Ukraine, nous sommes prêts à aller en justice avec la Russie », a aussitôt rétorqué à Kiev le premier ministre Arseni Iatseniouk. Ensuite contre le FMI : dans une tribune publiée ce jeudi dans l’influent Financial Times, le ministre russe des Finances Anton Silouanov a averti que cette décision, « pourrait soulever des questions quant à l’impartialité d’une institution qui joue un rôle essentiel » et dont les fondements ne devraient être modifiés « qu’après mûre réflexion ».

• La réponse du FMI

« La nécessité de cette réforme était claire depuis un certain temps maintenant », a assuré Hugh Bredenkamp, un des cadres de l’institution, en dévoilant les détails de la nouvelle règle. Selon lui, un tel changement était nécessaire pour éviter qu’un plan du FMI ne soit « pris en otage » par le refus d’un pays de renégocier sa créance. Le FMI s’était d’ailleurs penché sur cette question dans un rapport de mai 2013 « avant même que le prêt de la Russie à l’Ukraine n’existe », a-t-il rappelé.

Le calendrier pose toutefois question. « C’était une bonne chose d’agir mais le timing n’est pas bon », affirme à l’AFP Andrea Montanino, ancien représentant italien au FMI. « C’était une erreur de faire ça dans la précipitation et cela donne l’impression que c’est une simple décision de circonstance », ajoute-t-il.

• Le FMI attaqué au cœur

Le FMI, une institution sous influence ? Le conflit financier russo-ukrainien place à nouveau le FMI face à des soupçons d’instrumentalisation et à la question de son impartialité. L’institution internationale, créée en 1944 et dont le rôle a complètement changé avec le temps, reste surreprésentée par les Occidentaux.

Pourquoi a-t-il été créé ? Quelles ont été ses missions au fil du temps ? A quoi il sert aujourd’hui ? Comment il fonctionne ? Pourquoi l’institution est critiquée ? La vidéo ci-dessous permet de tout comprendre :

• Les cas de la Grèce et de la Chine

Ce n’est pas la première fois que le Fonds se retrouve ainsi sur le banc des accusés. L’institution avait déjà fait grincer des dents en changeant ses règles en 2010 pour prêter davantage d’argent à la Grèce en arguant d’un nouveau « risque systémique ». Certains pays émergents, sous-représentés au sein du FMI, n’avaient pas hésité à voir la main des Européens derrière cette décision.

Bien plus récemment, fin novembre, le Fonds a décidé d’inclure le yuan chinois dans son panier de réserves et d’en faire ainsi une monnaie de référence sur le globe. La décision a été globalement saluée même si certains experts l’ont aussi interprétée comme un geste en faveur de Pékin, en quête d’une plus grande reconnaissance sur la scène internationale. « C’était une bonne décision mais elle est évidemment politique. Il fallait envoyer un signal à la Chine qui n’a pas assez de poids au FMI », assure ainsi Andrea Montanino. Le Fonds s’en est farouchement défendu. « C’est un processus technique qui s’est déroulé sur une longue période », a rétorqué son porte-parole Gerry Rice la semaine dernière.

Source : Le Figaro



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