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20
mai
2015

Recit d’un immigrant aux portes de la Méditérannée : "Quand nous étions dans l’eau, c’était comme une scène de guerre"

L’ONG Amnesty International publie mercredi son rapport "Europe : naufrages de la honte." Ainsi que plusieurs témoignages de réfugiés et migrants qui y ont récemment survécu.

800 disparus. Tel est, sur la base des récits des survivants et de l’équipage du cargo portugais venu le secourir, le terrible bilan estimé du naufrage du chalutier, le week-end dernier, au large de la Libye. Seule une petite trentaine de passagers ont survécu. Beaucoup, dont de nombreux femmes et enfants, étaient enfermés dans les cales. Ils avaient payé moins que les autres.

D’autres drames sont survenus depuis. Lundi, notamment, au large de l’île grecque de Rhodes. Ces tragiques événements ont conduit l’ONG Amnesty International à anticiper la diffusion de son rapport "Europe : naufrages de la honte. Absence de protection des réfugiés et des migrants en mer". Il devait être publié mardi prochain. Il est finalement publié ce mercredi, veille du sommet européen extraordinaire des chefs d’Etats.

"Une prise en charge interétatique"

L’ONG analyse les naufrages survenus depuis le début de l’année. 1.000 personnes, déjà, y ont perdu la vie. Ils "auraient pu être en partie évités si l’opération Mare Nostrum était toujours en place" a notamment expliqué au "Plus" le responsable des questions asile et migrations à Amnesty Jean-François Dubost. Il faut, dit-il, "une prise en charge interétatique."

Dans son rapport, Amnesty International revient spécifiquement sur deux naufrages et un incident impliquant chacun de nombreux morts. "L’Obs" reprend ci-dessous les témoignages publiés par l’ONG, et les éléments de contexte également recueillis par Amnesty International.

#22 janvier 2015 : 34 morts

Le 15 janvier, un bateau transportant 122 personnes est parti de Garabulli, à une trentaine de kilomètres à l’est de Tripoli, en Libye. Les passagers n’avaient pas de téléphone. Ni eau, ni nourriture, ni gilets de sauvetage. Ils étaient si serrés sur leur canot pneumatique qu’ils ne pouvaient pas s’asseoir ni s’allonger pour dormir. Leur bateau a dérivé pendant 8 jours avant qu’un bateau de pêche ne l’aperçoive. En 30 minutes, deux patrouilleurs des Forces Armées de Malte, dont l’un intervenait dans le cadre de l’opération Triton, a atteint le bateau en détresse. 34 personnes sont mortes noyées.

Abubaker Jallow, 21 ans, de Gambie, était à bord :

Il y avait un homme arabe. Il nous a dit de maintenir la direction pendant 8 heures. Il nous a montré comment remplir le réservoir d’essence. Puis il a sauté dans l’eau, et il est parti. Nous étions en mer toute la nuit, mais nous n’avons pas atteint l’Italie. Les gens ont commencé à perdre la raison. Certains ont dit qu’ils voulaient partir et aller chercher à manger, ou retourner dans leur pays, puis ils ont sauté dans l’eau.

Je ne sais pas combien ont sauté. J’ai perdu ma concentration. Certains ont bu de l’eau de mer. Beaucoup sont morts. Nous avons jeté les corps dans la mer. Je ne sais pas combien. Quand nous sommes arrivés à Malte, ils nous ont permis d’appeler nos familles. J’ai appelé ma mère. Elle a pleuré quand je lui ai dit que d’autres étaient morts".

Jean, de Côte-d’Ivoire, était sur la même embarcation :

J’ai fui mon pays parce que ma famille me menaçait après que j’ai dit ne pas vouloir que ma fille soit coupée (qu’elle subisse une mutilation génitale). Les contrebandiers étaient armés. Certains d’entre nous avaient peur et ne voulaient pas partir, mais personne ne pouvait faire marche arrière. Ils ne nous ont pas donné de carte, rien. Ils ont juste dit : allez tout droit et ce sera l’Italie !"

#8/9 février 2015 : quatre naufrages, 330 morts

Le 7 février au soir, environ 420 réfugiés et migrants ont pris place, à Garabulli, à bord de quatre canots pneumatiques. Pour la plupart des jeunes hommes d’Afrique de l’Ouest. Certains mineurs. Les gardes-côtes italiens ont expliqué avoir reçu le lendemain dans l’après-midi un appel d’un téléphone satellite donnant une position à environ 220 km au sud de Lampedusa et 70 km au nord de la Libye. Malgré de très mauvaises conditions météo, ils ont pu sauver 105 personnes d’un premier bateau.

Les passagers étaient épuisés, assoiffés, affamés et frigorifiés. Au point que 29 d’entre eux sont morts d’hypothermie après avoir été secourus. Peu après, deux bateaux marchands ont pu sauver 9 personnes : une dans un canot, sept dans un autre. Le quatrième bateau a été retrouvé par un autre navire marchand dans l’après-midi du 9 février. Il était dégonflé, avec juste l’avant à flot, auquel deux hommes étaient parvenus à s’agripper. Les survivants ont estimé que plus de 330 personnes étaient décédées.

Lamin, 24 ans, du Mali, était sur un de ces canots :

Je devais quitter la Libye, rester ou rentrer dans mon pays aurait été trop dangereux. Nous étions 107 sur mon bateau, les contrebandiers nous ont comptés. Ceux qui sont tombés à l’eau ont essayé de rattraper le bateau mais n’y sont pas parvenus. J’ai en ai vu trois tomber à l’eau. D’autres sont morts pour d’autres raisons, peut-être le manque d’eau et de nourriture. Seul Dieu sait ce que j’ai ressenti quand j’ai vu les autres mourir. Nous n’étions plus que sept quand les secours sont arrivés".

#4 mars 2015 : naufrage : 30 morts

Le 4 mars dans l’après-midi, un bateau transportant environ 150 personnes, dont 20 femmes et 10 enfants, a chaviré à environ 90 km des côtes libyennes. Un remorqueur en service autour de la plateforme pétrolière libyenne s’est approché pour lui venir en aide. Le bateau avait quitté Tripoli la nuit précédente. Ses passagers étaient surtout des Syriens, des Palestiniens, des Erythréens, des Soudanais et des Somaliens. Ils voyaient, désespérés, leur bateau prendre l’eau. Quand l’équipage du remorqueur leur a lancé une échelle, beaucoup se sont positionnés sur le même côté du bateau pour s’en approcher. Ce qui a fait chavirer le bateau. Le bateau de sauvetage des garde-côtes italiens, le Dattilo, était à proximité, avec 381 personnes à bord secourues dans une précédente opération. Il est parvenu à sauver 121 personnes. Et a récupéré 10 corps.

Mohammad, 25 ans, Palestinien du Liban, était sur ce bateau :

A cinq heures de l’après-midi, un bateau américain (en réalité libérien) est arrivé, nous l’avons vu. Il s’est approché de notre bateau. Ils nous ont lancé une échelle de corde. Beaucoup ont essayé de monter dessus et le bateau a chaviré. Je suis tombé à l’eau, j’étais le premier. Je ne pouvais plus respirer. Quand nous étions dans l’eau, c’était comme une scène de guerre.

Il y avait des hélicoptères et des bateaux autour de nous. Immirdan, une femme syrienne, dans les 35 ans, est morte avec son fils de un an. Ils n’ont pas pu nager. Elle m’avait demandé du pain, du chocolat, du fromage. Je lui avais donné. 20 minutes plus tard, le bateau a chaviré. Je l’ai vue. J’ai vu aussi une autre femme, noire, qui est morte elle aussi. Et j’ai vu des officiels de la Navy, sur un gros bateau, tentant de ressusciter un homme. En vain".

Céline Rastello

Source : Le Monde



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