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22
octo
2015

Seconde Guerre mondiale : viols et GI’s, un sujet tabou

L’information sur les viols commis en France par des soldats américains pendant la guerre fait désormais l’objet de recherches sérieuses.

Longtemps cantonnée aux milieux d’extrême droite ou aux cercles familiaux des témoins et des victimes, l’information sur les viols commis en France par une petite proportion de GI fait depuis une décennie l’objet de recherches sérieuses. Pourtant, le sujet est tabou : en 2003, alors que s’annonçait la guerre d’Irak, la parution de "La Face cachée des GI’s", écrit par le sociologue américain Robert Lilly, était ajournée. Difficile d’écorner l’image des libérateurs qui consentirent au sacrifice ultime. "Cette question réclame beaucoup de nuances, précise Emmanuel Thiébot, historien au Mémorial de Caen et auteur d’un ouvrage sur le Débarquement.

Il est impossible de savoir avec exactitude quelle proportion de soldats se sont livrés à des viols, car les archives restent lacunaires. Il semble toutefois que l’ampleur du phénomène soit relativement mineure, au regard de situations analogues au sein des Forces françaises libres débarquées en Italie, et surtout si l’on observe les exactions de l’Armée rouge en Allemagne et en Autriche. A Vienne, par exemple, on peut parler de mise à sac."

Auteur de l’instructif "Des GI’s et des femmes", l’historienne américaine Mary Louise Roberts enfonce le clou :

La nuit, des soldats ivres errent dans les rues en quête d’aventures sexuelles et les femmes ’respectables’ ne peuvent plus sortir seules. Les GI ont grandi avec les récits des aventures de leurs pères, qui ont combattu en France en 1917-1918. Ces récits, qui font la part belle aux aventures sexuelles, ont amené toute une génération d’hommes à voir la France comme le pays du vin, des femmes et des chansons."

"La femme française aux mœurs légères"

Il faut dire que l’encadrement militaire n’a rien fait pour casser ces stéréotypes, bien au contraire. Mieux qu’une harangue sur la portée morale du conflit, la promesse de "petites Françaises" peu farouches devait gonfler à bloc les combattants. Un GI assure : Nous avions aussi entendu dire que ce que nous considérions comme de la perversion sexuelle était normal pour eux."

Et pour cause : "On retrouvait l’image de la femme française aux mœurs légères jusque dans les ’handbooks’, ces fascicules militaires censés expliquer aux soldats comment se comporter sur le terrain", abonde Emmanuel Thiébot. En pleine pénurie, le développement de la prostitution semblait leur donner raison. Mais, privées de ressources et isolées, celles qui vendaient leur corps n’avaient guère le choix. Sur les photos de l’après-Débarquement qui inondent bientôt la presse outre-Atlantique, les Françaises embrassant les soldats deviennent à leur corps défendant des éléments de propagande uniforme, mise en oeuvre par le Signal Corps (le département de la communication de l’armée). Les recrues se trouvent alors alimentées en clichés, dans tous les sens du terme. "La Française, note Roberts, est le symbole d’une nation abandonnée par ses hommes", dont deux millions ont été faits prisonniers en 1940, auxquels il convient d’ajouter ceux, aussi nombreux, envoyés en Allemagne dans le cadre du service du travail obligatoire.

Conquête territoriale, conquête érotique

Plus grave, ces photos "assimilent la conquête territoriale à une conquête érotique. Le mythe qu’elles vont produire correspond à un fantasme de contrôle sexuel et de succès viril. Il rassure les GI sur leur masculinité en leur offrant une fille à la fin de leur journée de combat". C’est ainsi qu’une plaisanterie circule parmi la population normande : Avec les Allemands, les hommes devaient se camoufler. Quand les Américains sont arrivés, il a fallu cacher les femmes."

Même s’il semble passer sous silence les multiples crimes des armées hitlériennes, ce trait d’humour n’en est pas moins révélateur : entre les libérés, qui ont essuyé les tapis de bombes alliées, et les libérateurs, l’incompréhension est souvent de mise. Plus largement, les soldats de l’Oncle Sam sont choqués, lorsqu’ils découvrent les campagnes, par la perpétuation d’un mode de vie traditionnel. "Leurs maisons étaient faites en boue séchée avec des toits de chaume et ils laissaient les cochons et les poules courir dans la cuisine", témoigne l’un d’eux. De là à y voir la marque d’un archaïsme rendant possible toutes les dérives...

Les violeurs noirs plus condamnés

Reflet de la ségrégation en vigueur aux Etats-Unis et dans leur armée, le sort réservé aux violeurs noirs fut de loin le plus sévère. "77% des condamnations pour viol prononcées par les cours martiales pour l’ensemble de l’Europe concernent des soldats afro-américains", observe Mary Louise Roberts. Or ces derniers ne rassemblent pas plus de 10% des effectifs globaux. En France même, les soldats noirs représentent 95% des condamnations pour ce motif, tombées au terme de procédures hâtives et peu soucieuses de distinguer les innocents des coupables. Thiébotexplique : On pend ainsi des condamnés en place publique, afin de montrer que l’armée rend la justice..."

A l’inverse, les soldats blancs purent s’en tirer sans trop de mal. Rappelons, toutefois, que les enquêtes menées ou abandonnées résultaient d’une coopération avec les autorités locales, semble-t-il prêtes à cautionner ces pratiques racistes. Redoutant le scandale, l’encadrement américain fera le nécessaire et les agressions sexuelles diminueront, jusqu’à connaître un nouveau pic sur le territoire du Reich.

Maxime Laurent

Source : L’Obs



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