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28
nove
2014

USA : "La police a longtemps été l’instrument de répression des Noirs"

Après les meurtres de deux jeunes Noirs par les polices municipales de Ferguson et Cleveland, "l’Obs" s’interroge : quelles tensions entre ces deux populations ? L’historien François Durpaire répond.

Tamir Rice avait 12 ans lorsqu’il a été tué par la police de Cleveland (Ohio) samedi 22 novembre, après avoir joué avec un pistolet à billes. Deux jours plus tard, lundi 24 novembre, le verdict du grand jury de l’affaire Ferguson tombe : c’est un non lieu. Darren Wilson, le policier incriminé dans le meurtre le 9 août dernier de Michael Brown, un jeune-homme de 18 ans, ne sera pas poursuivi en justice.

Outre leur jeunesse, les deux victimes ont un point commun : ils sont tous deux Noirs. Deux drames qui mettent en exergue la sinueuse question raciale dans la police américaine. Pourquoi un tel rapport entre les forces de l’ordre et les Noirs américains ? Quelles différences culturelles entre les polices française et américaine ? L’historien François Durpaire, spécialiste de la diversité culturelle aux Etats-Unis, éclaire "L’Obs". Interview.

Pourquoi la relation entre la police et les Noirs américains est-elle si complexe aux Etats-Unis ?

- Historiquement, il y a aux Etats-Unis un imaginaire particulier de la police. Cette dernière, exclusivement blanche, a longtemps été l’instrument de la répression des Noirs, dans un système de domination et de suprématie blanche. Dans les municipalités du sud notamment, les policiers étaient souvent membres du Ku Kux Klan.

Cette influence est encore présente aujourd’hui, comme le montre l’enquête menée par le Pew Research Center du 14 au 17 août, juste après la mort de Michael Brown. Celle-ci a évalué l’écart entre les Blancs et les Noirs sur l’appréciation de la police municipale. Les résultats sont éloquents : 65 % des personnes noires interrogées estimaient que la police avait fait un usage excessif de la force dans le cas Ferguson, contre 33% seulement pour les Blancs.

Pourquoi cette tension est-elle particulièrement aiguë avec la police de Ferguson ?

- Dans sa composition raciale, celle-ci ressemble à la police des années 1960 : 56 policiers sur 57 sont Blancs. Ce sont eux qui, municipalement, tiennent les rennes, alors que démographiquement, les Noirs sont bien plus nombreux.

Les codes de la police américaine sont-ils différents de ceux de la police française ?

- Il est important de comprendre qu’il n’y a pas une mais des polices américaines. Difficile donc de faire une comparaison avec la France. Nous avons tendance à penser que les forces de l’ordre dégainent plus vite outre-Atlantique. Or aux Etats-Unis, il y a d’une part les polices municipales, d’une autre la police fédérale : le FBI.

Dans le cas de Ferguson, c’est de la police municipale dont on parle, alors qu’au niveau fédéral, deux enquêtes sont en cours. L’une concerne la question du droit civique, à savoir : y a-t-il eu du racisme dans cette affaire ? La seconde se concentre directement sur l’action de la police de Ferguson.

Cela signifie-t-il que, d’une municipalité à l’autre, le rapport entre les forces de l’ordres et les communautés diffère ?

- Absolument, et certaines sont plus en avance que d’autres dans la réflexion sur la relation entre la police et son environnement. Prenons celle de Ferguson : elle apparaît bien plus rétrograde que la police française, puisqu’elle n’intègre pas les minorités. En revanche, la police de Détroit mène une politique complètement différente en matière d’abolition des préjugés, de formation de ses agents, etc. On pourrait même se dire qu’elle a des choses à nous enseigner.

N’y a-t-il pas pour autant des ressemblances culturelles propres à toutes les polices américaines ?

- Oui, sur la question de la légitime défense. Il y a beaucoup plus d’armes à feu aux Etats-Unis qu’en France : un policier en mission sur le terrain peut immédiatement penser que le suspect va faire usage d’une arme. Toutefois, les lois en matière de légitime défense varient d’un Etat à l’autre. La Floride par exemple, est beaucoup plus laxiste que l’Etat de New York sur cette question.

Comment éviter que de pareilles catastrophes ne se reproduisent à l’avenir dans les municipalités les plus sensibles ?

- Le débat a été lancé par Barack Obama dimanche 23 novembre. Il a annoncé vouloir généraliser les politiques qui marchent, comme à Detroit, pour rétablir la confiance entre la police et sa population. Il faut lancer une vraie réflexion sur les clivages raciaux et sociaux de la société américaine.

Propos recueillis par Julia Mourri

Source : Le Nouvel Obs



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